Marguerite Stern : imposture et virage idéologique
Par Vincent VDO – 06/11/2025
Dans le paysage militant français, peu de trajectoires illustrent aussi crûment l’opportunisme idéologique que celle de Marguerite Stern. Ancienne figure des Femen, elle a opéré en une décennie un virage à 180° : de militante anti-Église et pro-LGBT à repentie catholico-compatible, alignée sur une droite identitaire qui brandit l’étendard du « judéo-christianisme » – une formule elle-même idéologique, vide de substance historique, et dont Stern se fait aujourd’hui la complice. Ce parcours n’est pas une « évolution » sincère, comme elle le clame, mais une imposture : un recyclage personnel qui exploite les fractures françaises sur l’identité, le genre et l’immigration, tout en s’appropriant un héritage qu’elle n’a jamais respecté. En se drapant dans un conservatisme « judéo-chrétien » qu’elle ne comprend ni ne vit, Stern ne défend pas des valeurs ; elle les instrumentalise, au service d’une radicalité inverse et d’une visibilité monnayable.
Une radicalité anti-chrétienne assumée : Les Femen comme arme contre l’Église et en faveur des droits LGBT
De 2012 à 2015, Marguerite Stern est au cœur des actions les plus provocatrices des Femen en France. Rejoignant le mouvement après un contact direct avec Inna Shevchenko, elle cible explicitement l’Église catholique, vue comme un bastion du patriarcat et de l’homophobie.[^1] Seins nus, slogans peints sur le corps, elle incarne une révolte viscérale contre les institutions religieuses.
Le 18 février 2013, lors de la démission de Benoît XVI, Stern et huit autres Femen envahissent Notre-Dame de Paris, hurlant « Pope no more » et « Homophobe, dégage », taguant « Marie, marions-nous » ou « Fascist rest in hell ». Cette action, condamnée par toute la classe politique, célèbre la fin d’un pontificat jugé « homophobe » et soutient la loi sur le mariage pour tous. Stern y voit un combat pour les droits LGBT, aligné sur l’ADN des Femen : un féminisme intersectionnel liant sexisme et homophobie religieuse.
Son engagement pro-LGBT culmine le 2 juin 2015 au Maroc : topless devant la tour Hassan à Rabat, elle embrasse une autre militante pour « célébrer les droits LGBT et dénoncer l’injustice faite à la communauté homosexuelle » dans un pays où l’homosexualité est criminalisée.[^4] Le 29 mai 2013, elle est arrêtée en Tunisie avec deux camarades pour soutenir Amina Sboui, blogueuse menacée pour son militantisme féministe et queer. À l’époque, Stern assume cette « violence » comme une nécessité pour « réveiller les consciences », qualifiant l’Église de « fasciste » et de frein à l’émancipation sexuelle. C’est une haine assumée du catholicisme – qu’elle reprendra plus tard pour décrire ses propres excès, mais dans un sens auto-absolveur.
La parenthèse humanitaire : Cours de français aux migrants et illusions d’une gauche compassionnelle
Quitte les Femen en 2015, épuisée par les tensions internes, Stern opte pour une pause militante qui la rapproche paradoxalement des causes qu’elle reniera. De 2015 à 2019, elle s’engage sur le terrain humanitaire. À Calais, dès août 2015, elle vit plusieurs mois dans la « jungle » des migrants, enseignant le français à des réfugiés soudanais et afghans dans une école improvisée par ces derniers. Elle y noue des liens intimes, comme avec un jeune Soudanais dont elle tombe amoureuse, craignant publiquement son expulsion en 2016.[^6] À Marseille, pendant deux ans, elle travaille dans une association d’accueil pour mineurs isolés étrangers, aidant à leurs devoirs et à leur intégration – un engagement pro-migrants pur, aligné sur une gauche compassionnelle qu’elle défendra alors sans nuance.
Cette période semble sincère : Stern parle d’une « descente sur terre » après les excès Femen, d’une volonté de « construire » plutôt que de « détruire ». Pourtant, c’est ici que les graines du virage sont semées. Dans Héroïnes de la rue (2020), elle évoque déjà des « réalités » confrontantes : insécurité dans les quartiers migrants, agressions sexistes – des expériences qu’elle transformera en arguments anti-immigration, sans jamais questionner sa propre rôle dans la glorification d’une multiculturalité naïve.
Le grand basculement : De l’anti-trans à l’alignement avec la droite identitaire
Le point de rupture arrive en 2019-2020. Stern initie les collages contre les féminicides à Marseille – un geste solo qui la propulse comme figure du féminisme « de rue » –, mais c’est son opposition à l’« idéologie transgenre » qui la fait basculer. Dès 2020, elle critique la présence d’hommes trans dans les sports féminins, puis élargit à une dénonciation du « transgenrisme » comme « menace civilisationnelle » : destruction des corps, abolition des différences sexuées, pulsion de mort. Ce combat, qu’elle présente comme une continuité de son féminisme « biologique », la rompt avec l’intersectionnalité : plaintes pour transphobie, menaces d’associations LGBT+, exclusion des milieux militants.
Le virage politique s’accélère. Un tweet du 24 mai 2024 révèle une reconnaissance plus personnelle : en réponse à Damien Rieu – figure de la droite identitaire, proche de Reconquête –, elle admet : « Si à l’époque on t’avait dit que dix ans plus tard tu ferais partie des personnes qui me feraient changer d’avis ? ». Leurs échanges mutuels d’éloges – elle le qualifie d’« honnête et courageux », il la félicite pour ses « excuses » – scellent une alliance opportuniste.
En 2024, Stern co-écrit Transmania avec Dora Moutot, un pamphlet contre les « dérives trans » qui la positionne comme star de l’anti-woke. Elle intervient aux universités d’été de Reconquête d’Éric Zemmour, défend un « féminisme patriote » et critique l’immigration de masse – un revirement total de sa phase calaisienne. Sur X, elle évoque un « cheminement » forcé par le « réel » : insécurité, violences, « nihilisme woke ». Mais ce récit auto-héroïsant occulte l’opportunisme : en se recyclant dans des cercles qui paient (invitations, livres vendus), elle capitalise sur la radicalisation post-Charlie et post-migratoire de la droite.
Les excuses aux catholiques : Un mea culpa sélectif au service d’une idéologie « judéo-chrétienne » vide
Le summum de l’imposture survient le 31 octobre 2024 : une vidéo et une tribune dans Famille Chrétienne où Stern « présente de sincères excuses aux catholiques ». Elle regrette ses « actions piétinantes » contre les rites et édifices, loue la « beauté des clochers » et affirme que « la France est un pays catholique » qu’il faut préserver contre le « transhumanisme ».
Sans croire en Dieu, elle « arrive aux mêmes conclusions » sur le genre et l’identité – une compatibilité avec le judéo-christianisme qu’elle brandit désormais comme un bouclier idéologique.
Or, le « judéo-christianisme » est une formule creuse, inventée au XXᵉ siècle dans un contexte américain pour légitimer une alliance politique contre le communisme, puis récupérée en France par la droite identitaire pour essentialiser une « civilisation ». Stern, qui n’a jamais pratiqué ni le judaïsme ni le christianisme, s’en empare sans vergogne : elle parle de « racines », de « traditions », de « remparts contre le nihilisme », mais sans jamais citer un texte sacré, sans jamais s’engager dans une communauté. C’est une idéologie de façade, un slogan compatible avec Reconquête – pas une foi, pas une culture vécue. À ce titre, son passé pro-ukrainien au sein des Femen – aux côtés d’Inna Shevchenko, topless avec des slogans anti-Poutine peints sur le torse lors d’actions comme celle de décembre 2013 devant l’ambassade d’Ukraine à Paris – rend d’autant plus flagrante l’incohérence : d’une militante viscéralement anti-autoritaire russe à une proximité avec des cercles conservateurs parfois plus tièdes sur le conflit ukrainien.
Ce mea culpa est sélectif : pas d’excuses aux LGBT+ qu’elle a soutenus jadis et qu’elle stigmatise aujourd’hui ; silence sur les migrants qu’elle a aidés et qu’elle dénonce dorénavant comme « menace ». Pire, il est mercantile : publié dans un hebdo conservateur, relayé par Rieu et Zemmour, il booste sa visibilité dans des milieux friands de « repentis ». Stern elle-même admet, dans un tweet de décembre 2024, que ces excuses « faisaient un an que j’y pensais », comme une maturation marketing. Et en novembre 2025, alors que le débat sur le pardon post-attentats resurgit, elle tweete sur un « climat de haine envers les catholiques » auquel elle a « participé », recyclant son passé pour une posture victimaire.
Une imposture qui discrédite les combats légitimes
Le parcours de Marguerite Stern n’est pas une « évolution forcée par le réel », mais une imposture. De Femen pro-LGBT à excuses catholiques compatibles avec l’idéologie judéo-chrétienne, elle passe d’une haine viscérale de l’Église à son appropriation sélective, via un humanitarisme vite renié et un virage influencé par des figures comme Damien Rieu. Cette girouette opportuniste ne sauve ni les femmes ni la France : elle les divise, en monétisant les fractures idéologiques. Face à de tels « repentis » calculés, il est temps de préférer les militants constants – ceux qui défendent l’héritage chrétien sans l’avoir piétiné, et luttent pour les droits sans les trahir. Stern, elle, n’est que le symptôme d’une époque où l’authenticité se vend au plus offrant.
Sources :
https://web.archive.org/web/20251106161821/https://www.margueritestern.com/activisme-femen
Libération, « Marguerite Stern, ex-Femen : “J’ai eu une pulsion de mort” », 12/11/2020.
Le Figaro, « Notre-Dame : les Femen condamnées », 10/09/2014.
Le Monde, « Les Femen célèbrent la démission du pape », 18/02/2013.
Jeune Afrique, « Maroc : deux Femen françaises arrêtées », 02/06/2015.
Huffington Post, interview de Marguerite Stern, 2014.
Télérama, « Dans la jungle de Calais avec Marguerite Stern », 2016.
Transmania, Dora Moutot & Marguerite Stern, 2024.
Tweet de @Margueritestern, 24/05/2024.
Famille Chrétienne, « Marguerite Stern : “Je présente mes excuses aux catholiques” », 31/10/2024.
Vidéo YouTube, « Mes excuses aux catholiques », 31/10/2024.
Cf. Le judéo-christianisme, une invention politique, Pierre Birnbaum, Seuil, 2023.
Photo AFP, action Femen devant l’ambassade d’Ukraine, Paris, décembre 2013 ; Le Parisien, « Femen : elles urinent sur des photos de Ianoukovitch », 05/12/2013.