Quelles caméras à Nice ?

Par Nicolas Philippe Granget – le 12 Janvier 2024

Nous étions en déplacement à Nice la semaine dernière

En passant devant la mairie, notre regard a été immédiatement attiré par un étrange totem urbain : un poteau littéralement truffé de caméras. Dômes motorisés, boîtiers noirs, capteurs intermédiaires, coffrets techniques… Une accumulation peu banale. Trop peu banale pour ne pas susciter une question simple : à quoi peuvent bien servir autant de dispositifs de surveillance concentrés au même endroit ?

Nice n’est pas une ville ordinaire en matière de vidéosurveillance

Elle revendique depuis plus d’une décennie un modèle sécuritaire assumé, porté politiquement par son maire, , qui présente régulièrement la ville comme un laboratoire de la “ville intelligente” et de la sécurité technologique. Rapporté au nombre d’habitants, Nice est souvent décrite comme l’une des villes les plus surveillées de France, voire la plus équipée en caméras sur l’espace public.

En observant précisément l’installation située face à l’hôtel de ville, on distingue clairement plusieurs types de caméras, chacune remplissant une fonction spécifique.

Tout en haut, une caméra dôme motorisée, dite "PTZ"

C’est la caméra active par excellence : rotation à 360 degrés, zoom optique puissant, suivi dynamique d’une scène ou d’un individu. Ce type de caméra est piloté en direct depuis le Centre de Supervision Urbain. Elle permet d’aller chercher un visage, un détail, un comportement précis. Nous ne sommes plus dans la simple dissuasion visuelle, mais dans l’observation ciblée et opérée à distance.

En dessous, une caméra fixe multi-capteurs, reconnaissable à ses objectifs multiples et à ses LED infrarouges

Ce type d’équipement n’est pas conçu pour un simple visionnage humain. Il produit un flux vidéo destiné à être exploité par des logiciels : analyse de mouvements, trajectoires, densité de foule, lecture de plaques, surveillance automatisée de zones réglementées. C’est typiquement ce genre de caméra qui alimente les systèmes de contrôle automatisé, notamment en matière de circulation et de stationnement.

Entre ces deux dispositifs, un élément plus discret retient l’attention

Un petit boîtier gris orienté vers la scène, ni projecteur classique, ni simple boîtier électrique. Sa position intermédiaire et son orientation suggèrent fortement un capteur optique ou une caméra auxiliaire, utilisé pour fournir un flux spécifique à l’analyse algorithmique : silhouettes, postures, comportements, regroupements. Ce sont souvent ces capteurs discrets, peu visibles, qui constituent le cœur des systèmes de vidéosurveillance dite “augmentée”.

Enfin, plus bas sur le poteau

Une caméra fixe longue portée, dite “bullet”, filme en continu un axe précis : trottoir, chaussée, façade. Elle enregistre sans interruption et constitue une mémoire visuelle permanente, utilisée notamment pour les reconstitutions a posteriori.

Pris isolément, aucun de ces équipements n’est exceptionnel. Pris ensemble, ils forment un nœud de surveillance avancée, très proche des architectures documentées lors des expérimentations de “caméras algorithmiques” mises en place pendant les Jeux olympiques 2024.

Il faut être rigoureux : la reconnaissance faciale ne se voit jamais sur un poteau

Elle est logicielle, hébergée sur des serveurs, activable ou non selon les paramètres choisis. En revanche, l’installation observée fournit toutes les briques techniques nécessaires : captation haute définition, angles multiples, suivi de trajectoires, extraction de caractéristiques physiques.

À Nice, la municipalité a déjà reconnu publiquement l’usage de logiciels d’analyse vidéo basés sur l’intelligence artificielle, en parlant de détection de comportements, d’événements ou de silhouettes. Le terme “reconnaissance faciale” est soigneusement évité, remplacé par un vocabulaire plus acceptable juridiquement. Pourtant, le socle technologique est bien là : une surveillance algorithmique continue de l’espace public.

Un élément mérite d’être rappelé

Par le passé, la ville de Nice a expérimenté des solutions de vidéosurveillance issues d’entreprises israéliennes, notamment dans le domaine de l’analyse vidéo et de la reconnaissance de formes. Des médias ont documenté l’usage de logiciels développés par des sociétés israéliennes, parfois via des intermédiaires européens, lors d’événements publics et de phases de test.

Il est factuel que Nice s’inscrit depuis longtemps dans un écosystème sécuritaire où les technologies israéliennes ont déjà été sollicitées, Israël étant l’un des leaders mondiaux de la surveillance algorithmique.

Ce point prend une dimension politique particulière quand on connaît le soutien public et constant de Christian Estrosi à l’État d’Israël, soutien affiché tant sur le plan diplomatique que symbolique. Là encore, il ne s’agit pas d’une accusation, mais d’une mise en perspective idéologique : les choix technologiques d’une ville ne sont jamais totalement neutres.

Ces dispositifs ne servent pas uniquement à prévenir des actes graves

Ils alimentent également un système de verbalisation automatisée : stationnement, circulation, zones réglementées, comportements jugés non conformes. Les amendes forfaitaires issues de ces systèmes représentent une source de revenus croissante pour les collectivités.

La question devient alors inévitable : surveille-t-on pour protéger, ou pour contrôler et sanctionner ?

Nice est l’une des villes ayant le plus investi dans la vidéoprotection. Pourtant, les chiffres de la délinquance montrent un tableau contrasté. Certaines infractions visibles diminuent ponctuellement dans les zones ultra-surveillées, mais se déplacent vers d’autres quartiers. Les violences, les trafics et les atteintes aux personnes ne disparaissent pas avec l’ajout de caméras.

Les études disponibles convergent sur un point

La vidéosurveillance modifie les comportements visibles, facilite parfois les enquêtes, mais son effet dissuasif global sur la criminalité de fond reste largement débattu.

Ce poteau, planté face à la mairie de Nice, n’est pas un détail urbain. Il est le symbole d’un choix politique clair : celui d’une ville qui mise sur la surveillance technologique massive pour gouverner l’espace public. La question n’est plus de savoir si c’est techniquement possible (ça l’est) mais jusqu’où une collectivité peut aller sans basculer dans une société de contrôle permanent.

À Nice, le laboratoire est déjà bien avancé. Reste à savoir si les citoyens ont réellement été associés à ce choix… ou s’ils ont simplement levé les yeux trop tard.