Le Billet cognitif – 2. L’ère des moutons opiniâtres
Vincent VDO – le 16 Février 2026
L’abattoir est climatisé, connecté, et il nous vend du Wi-Fi gratuit
Soyons clairs dès le départ : nous n’avons plus besoin de chiens pour pousser le troupeau vers son destin. Celui-ci y va tout seul, repu de distractions, distrait par des illusions, et consentant à son propre sort. Pire encore, il paie pour ce trajet qui le mène à sa perte.
Étienne de La Boétie l’avait pressenti il y a cinq siècles, dans son Discours de la servitude volontaire : c’est le peuple qui s’asservit de lui-même, qui se coupe la gorge, qui choisit le joug alors qu’il pourrait opter pour la liberté. George Orwell, dans 1984, a poussé cette intuition jusqu’à son extrême le plus pervers : ce n’est pas la peur qui verrouille la cage de notre existence. C’est l’amour que nous portons à notre geôlier. Nous finissons par aimer Big Brother parce qu’il nous a appris à ne plus penser autrement. C’est une doublepensée au niveau expert : nous savons que c’est faux, nous savons que nous mentons à nous-mêmes, et pourtant nous continuons, parce que c’est confortable, parce que c’est validé par la société, parce que c’est normal. Parce que « tout le monde le fait ».
En 2026, cette intersection entre les deux penseurs n’est plus une simple abstraction philosophique. Elle imprègne notre quotidien de manière insidieuse. Nous vivons une orwelisation capitaliste, que j’appelle un totalitaro-capitalisme : un hybride monstrueux où la surveillance se déguise en progrès technologique, où les marchés deviennent des maîtres invisibles, où le temps nous est volé par des futilités en ultra-haute définition, où la censure mondiale se présente comme une hygiène publique nécessaire, et où l’éducation infantilise les parents tout en formatant les enfants en mini-citoyens globaux interchangeables. Les moutons ne bêlent plus de terreur face à leur sort : ils bêlent de fierté. « Je suis connecté, je recycle, je signale les discours haineux. Je suis un bon citoyen. »
Et pendant ce temps, l’abattoir ronronne doucement
Il est climatisé pour notre confort, connecté en 5G pour notre divertissement, et il nous vend du Wi-Fi gratuit sur les murs pour nous distraire un peu plus longtemps.
Ce billet n’est pas une simple litanie de plaintes accumulées au fil des jours. C’est une autopsie méthodique. C’est une dissection précise de cette servitude qui s’auto-alimente, nourrie par nos habitudes ancrées, par nos peurs amplifiées, par nos distractions omniprésentes. La Boétie nous suppliait avec insistance : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Orwell nous avertissait avec une lucidité glaçante : le système est conçu de telle manière que cette résolution devienne le premier mot effacé par la novlangue.
Allons-y ensemble. Sans gants, sans complaisance. Vers l’abattoir. Pour mieux en comprendre les mécanismes et, peut-être, en sortir un jour.
Surveillance consentie : quand nous invitons Big Brother chez nous et que nous lui offrons le café
Nous ne nous en rendons plus compte, et c’est précisément là tout le génie de ce mécanisme pervers. Les caméras équipées d’intelligence artificielle ne sont plus perçues comme des outils dystopiques issus d’un roman de science-fiction. Elles sont devenues des « assistants intelligents », des gardiens high-tech qui veillent sur nous comme un oncle bienveillant et protecteur. À force d’un matraquage incessant sur l’insécurité – avec des attentats relayés en boucle, des cybermenaces brandies en permanence, et des « fake news » qui terrorisent nos esprits –, nous avalons la pilule sans même demander un verre d’eau : « C’est moderne. C’est nécessaire. C’est pour ma sécurité personnelle. »
Nous posons des sonnettes connectées à notre porte d’entrée, nous activons les trackers GPS pour « retrouver les enfants perdus », et nous aimons les publicités pour des caméras de reconnaissance faciale qui « protègent la famille ». Nous fournissons nos vies entières en direct – notre localisation précise, nos émotions fugaces, nos habitudes les plus intimes – et nous défendons même le système quand un nouveau lanceur d’alerte, un Snowden des temps modernes, nous avertit d’un breach massif dans les systèmes d’IA agentique. Quel risque ? Quel danger réel ? Nous scrollons plus vite pour oublier, nous ajustons les « pare-feu » numériques comme si de rien n’était, et nous recommençons le cycle le lendemain matin.
C’est ainsi que la servitude se déguise en un simple upgrade technologique. Et nous, nous payons l’abonnement mensuel sans rechigner.
Totalitaro-capitalisme : les marchés, tyrans invisibles aux dividendes éternels
À force de privatiser absolument tout – de la santé à l’éducation, de la justice à l’air que nous respirons –, nous déléguons notre pouvoir non plus à un despote isolé et visible, mais à des algorithmes froids et impitoyables, à des boardrooms anonymes remplis de calculatrices, à des marchés qui optimisent nos vies comme de simples lignes de code à déboguer. C’est le pire des totalitarismes que l’on puisse imaginer : il n’a pas de visage à haïr ouvertement, pas d’uniforme à craindre au quotidien. Il n’y a que des profits qui suintent de partout, verrouillés par des États complices qui jouent les complices zélés.
Nous achetons sans réfléchir. Nous cliquons sans cesse. Nous privatisons notre propre liberté, morceau par morceau. Et quand le couperet tombe enfin – avec une inflation qui ronge nos économies, des restrictions énergétiques qui nous glacent les os, ou un crédit social qui pointe le bout de son nez –, nous ne crions pas au scandale. Nous ajustons nos habitudes en silence. Nous baissons le thermostat à 19 degrés Celsius pour « économiser ». Nous nous disons à nous-mêmes : « C’est pour la planète. C’est pour le bien commun. » Les élites issues des backchannels dorés, ces réseaux occultes des puissants, n’ont même plus besoin de se cacher dans l’ombre. Elles nous ont appris à nous cacher nous-mêmes : nous pratiquons l’auto-censure par peur du jugement, l’auto-surveillance par habitude, et l’auto-punition par culpabilité intériorisée.
Le troupeau accélère ainsi sa course. Il se dirige vers un abattoir où les chaînes ne sont plus physiques, mais transformées en NFT spéculatifs, en actifs numériques que nous collectionnons avec fierté.
Le temps volé : pain et jeux en ultra-haute définition, pour des vies en mode turbo
Et cette sensation persistante d’étouffer sous le poids du quotidien ? Ce manque perpétuel de temps, comme si chaque journée s’évaporait en un clin d’œil fugace ? Ce n’est pas un simple bug dans notre emploi du temps surchargé. C’est une fonctionnalité essentielle du système, conçue pour nous épuiser. Nous courons sans relâche après des « essentiels » qui, en réalité, ne le sont absolument pas : les notifications push qui nous harcèlent, les abonnements aux plateformes de streaming qui nous enchaînent, les sessions de binge-watching sur TikTok qui nous hypnotisent, et une consommation compulsive destinée à combler un vide que nous ne nommons même plus. Pendant ce temps, le vital s’évapore sans bruit : le sommeil profond et réparateur, les relations humaines authentiques et profondes, la réflexion lente et contemplative qui nous permettrait de reprendre notre souffle.
Méditons deux secondes sur cette absurdité : trois quarts de ces « priorités » imposées sont parfaitement futiles, des leurres brillants qui nous détournent de l’essentiel. C’est une junk food mentale et physique à haute dose, une overdose de divertissement qui nous engourdit l’esprit – l’incarnation moderne de l’adage romain « panem et circenses », du pain bas de gamme et des jeux infinis pour pacifier les masses et les empêcher de lever la tête. Les algorithmes nous gardent scotchés aux écrans pendant huit heures par jour en moyenne, tandis que les publicités pour des « vies optimisées » nous vendent encore plus de consommation pour prétendument « gagner du temps » (via une application payante, bien entendu). Nous méditons cinq minutes par jour sur une app dédiée, et nous repartons aussitôt dans le tourbillon infernal.
Pour La Boétie, c’est l’habitude qui vole notre âme, cette drogue douce de la routine tyrannique qui nous rend accros à nos propres chaînes. Pour Orwell, c’est le Ministère de la Vérité qui nous gave de ces circenses perpétuels pour que nous oubliions la faim réelle – celle de sens véritable, d’autonomie profonde. Le résultat est une pauvreté temporelle structurelle et implacable : nous nous engraissons pour l’abattoir, repus de likes éphémères et de séries addictives, tout en nous convainquant que c’est précisément cela, la vie.
Censure mondiale et uniformisation : le bâillon global qui formate les âmes
Est-ce inévitable ? Hélas, oui, et le processus s’accélère à vue d’œil. La censure se généralise de manière inexorable, avec des shutdowns internet qui touchent des milliards d’individus, et des lois anti-désinformation qui se transforment en instruments anti-dissentement subtils. C’est un phénomène mondial, sans exception : en Europe, avec le paquet législatif « Digital Services Act » qui impose une régulation draconienne ; aux États-Unis, où des rapports officiels pointent du doigt Bruxelles comme le chef d’orchestre invisible ; en Asie et en Afrique, où les coupures mobiles se multiplient sous le prétexte sécuritaire le plus commode.
Et cette mécanique s’étend bien au-delà des réseaux : elle imprègne l’éducation elle-même. Nous infantilisons les parents, que l’on traite comme des incompétents chroniques, des amateurs qu’il faut encadrer et former par des experts internationaux et des institutions comme l’UNESCO, l’ONU ou l’OMS. Parallèlement, nous responsabilisons prématurément les enfants, en les élevant au rang de mini-citoyens globaux, formatés aux objectifs de développement durable, au genre fluide, et à une citoyenneté mondiale déracinée. Le résultat est une uniformisation impitoyable qui tue l’originalité dans l’œuf : ce qui est rare – les traditions familiales vivantes, les visions singulières et ancrées, une éducation profondément personnelle – devient suspect, rétrograde, voire toxique. La valeur n’est plus dans la différence authentique ; elle réside désormais dans le standardisable, le mesurable, l’« inclusif » au sens corporate le plus froid.
Quand les familles tentent de résister, elles se heurtent à des contrôles administratifs, à des amendes dissuasives, à une suspicion généralisée. Les enfants, eux, deviennent de simples produits manufacturés : on leur inculque des compétences « du XXIe siècle » taillées pour le marché global, non pour qu’ils deviennent des êtres uniques et irremplaçables. C’est le pendant éducatif de l’ensemble du système : nous broyons les liens organiques et naturels pour produire des individus atomisés, dociles et parfaitement adaptables. Pour La Boétie, l’amour des chaînes commence dès la naissance, dès le berceau. Pour Orwell, c’est l’empowerment qui masque le déracinement, et l’inclusion qui impose une uniformisation forcée.
Exemples ? Des couperets dans le troupeau, pas le cœur du mal
Prenons quelques exemples concrets, mais gardons à l’esprit qu’ils ne sont que des symptômes superficiels. Le mal est bien plus profond : c’est un système entier qui nous pousse à consentir à notre propre démantèlement.
En Argentine, la réforme du travail adoptée récemment impose douze heures par jour sans majoration des heures supplémentaires, une flexibilité totale pour les paiements en nature (nourriture, loyer), et une répression musclée des manifestations au gaz lacrymogène. C’est un métro-boulot-dodo exacerbé, emballé dans un discours de « libération économique » qui sonne creux.
En France, les retraites voient une suspension temporaire de certains pans de la réforme, mais avec des abattements fiscaux durcis sur les pensions. Et l’évasion fiscale ? Elle avale des dizaines de milliards d’euros par an, plusieurs fois plus que le prétendu « déficit » des retraites que l’on fait porter sur les épaules des retraités. C’est une aberration flagrante, un hold-up déguisé en austérité vertueuse. Et pourtant, beaucoup hochent la tête en silence : « C’est nécessaire. C’est équitable. » Les moutons y vont d’eux-mêmes, sans un bêlement de protestation.
Ces cas isolés ne touchent que la surface. Le vrai poison est dans le consentement généralisé qu’ils révèlent.
Et si nous arrêtions ? Le « non » qui n’est pas encore effacé
La Boétie avait raison sur un point fondamental : il suffit de dire non. Collectivement. Massivement. Sans besoin de barricades romantiques ou de révolutions sanglantes. Un simple retrait du consentement suffit. Un blackout volontaire. Un « je ne joue plus » prononcé à l’unisson.
Orwell était plus sombre dans sa vision : le conditionnement est si profond qu’il rend cette résolution impensable, presque suicidaire. Mais des craquements se font entendre malgré tout : des manifestations qui montent en puissance, des sondages qui basculent en faveur d’un impôt sur les riches, des colères qui bouillonnent contre la censure omniprésente. Peut-être est-ce le signe d’une saturation collective. Ou simplement d’un dégoût viscéral qui monte.
En attendant, le pasteur observe la scène avec un sourire discret. Il n’a plus besoin de houlette pour guider le troupeau. C’est nous qui la tenons, serrée dans notre propre main.
Fin du billet ? Non, pas vraiment.
Fin du troupeau ? Pas encore, loin de là.
Mais un jour, le fil se rompra. Par une résolution ferme. Ou par un ras-le-bol insurmontable.
À vous, lecteur : quel est votre « non » personnel ? Dites-le à voix haute. Avant que la novlangue ne l’efface à jamais.
Quelques sources et références
- Textes originaux : Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire ; George Orwell, 1984
- Marché de l’analyse vidéo IA et déploiement des villes intelligentes (rapports sectoriels 2025-2026)
- Enquêtes sur l’acceptation publique de la surveillance urbaine (divers instituts européens et américains)
- Analyses du capitalisme autoritaire et corporatiste (ouvrages et rapports économiques 2025-2026)
- Données sur les shutdowns internet et la censure numérique (Freedom House, Access Now, etc.)
- Réformes du travail en Argentine (Sénat argentin, février 2026)
- Budget sécurité sociale et fiscalité des retraites en France (lois de finances 2026)
- Estimations de l’évasion fiscale (rapports Solidaires Finances Publiques, Tax Justice Network)