Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée et bras droit d’Emmanuel Macron, persiste dans son mépris ostentatoire des institutions démocratiques. Après avoir snobé la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le dérapage des finances publiques en février, le voilà qui récidive en déclinant, à la veille de son audition prévue ce 8 avril, celle du Sénat sur le scandale des eaux en bouteille. Prétexte invoqué ? La sempiternelle « séparation des pouvoirs ». Une excuse qui sonne creux, usée jusqu’à la corde, et qui ne tient pas une seconde face à la réalité juridique. Car oui, Monsieur Kohler, vous êtes tenu de vous présenter, et ce n’est pas une option.
Une obligation gravée dans le marbre de la loi
L’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958, pilier du fonctionnement des assemblées parlementaires, est limpide : « Toute personne dont une commission d’enquête a jugé l’audition utile est tenue de déférer à la convocation qui lui est délivrée ». Point. Pas d’échappatoire, pas de passe-droit pour les courtisans de l’Élysée. Le texte ne fait aucune distinction entre un citoyen lambda et un haut fonctionnaire planqué derrière les dorures présidentielles. Refuser, c’est s’exposer à des sanctions claires : jusqu’à deux ans de prison et 7 500 euros d’amende. Kohler le sait, mais visiblement, il s’en moque.
Et il ne peut pas feindre l’ignorance. Lui, l’énarque passé par Bercy, maître des arcanes administratives, a déjà plié devant ce principe par le passé. En 2019, il s’est docilement présenté devant la commission sénatoriale sur l’affaire Benalla, puis en 2020 pour celle sur les concessions autoroutières. À l’époque, la « séparation des pouvoirs » ne semblait pas lui brûler les lèvres. Alors, quoi ? L’odeur de scandale serait-elle trop forte cette fois-ci pour risquer une explication publique ?
La « séparation des pouvoirs », un bouclier en carton-pâte
L’argument brandi par Kohler et l’Élysée – repris en chœur dans un courrier daté du 3 mars à Éric Coquerel, président de la commission des finances – est une farce juridique. « Une telle audition risquerait de porter atteinte aux principes constitutionnels », ose-t-il écrire. Vraiment ? L’article 24 de la Constitution charge le Parlement de contrôler l’action du gouvernement, pas de la présidence, certes. Mais Kohler n’est pas président. Il n’est pas non plus couvert par l’immunité de l’article 67, réservée à Macron. Il est un collaborateur, un fonctionnaire, pas un intouchable.
Les précédents le prouvent : des proches de l’Élysée ont déjà défilé devant les parlementaires sans que le ciel ne leur tombe sur la tête. « Si le président de la République ne peut être auditionné, cela a été le cas à plusieurs reprises pour des collaborateurs de l’Élysée », a rappelé Éric Coquerel, excédé, le 4 mars, avant de saisir le procureur de la République. Même le sénateur socialiste Alexandre Ouizille, rapporteur de la commission sur les eaux en bouteille, a dénoncé l’incohérence : « Je ne vois pas en quoi envoyer des documents ne serait pas couvert par la séparation des pouvoirs, et venir en audition le serait » (AFP, 7 avril 2025). Touché.
Un silence qui pue la culpabilité
Ce double refus – sur les finances publiques et sur le dossier Nestlé – sent le soufre. Dans le premier cas, Kohler esquive des questions sur un dérapage budgétaire de 70 milliards d’euros en 2023-2024, un gouffre qui a précipité la France dans l’instabilité. Dans le second, il fuit les révélations d’une rencontre avec des cadres de Nestlé, après laquelle le gouvernement aurait fermé les yeux sur des pratiques illégales (Le Monde, février 2025). « Il a peut-être des choses à cacher », a lâché Coquerel, acerbe, devant la presse. Difficile de lui donner tort.
Car Kohler n’est pas un novice. Surnommé le « deuxième cerveau » de Macron, il est au cœur des décisions, des arbitrages, des petits arrangements. Son silence n’est pas une posture noble, c’est une gifle au Parlement, donc au peuple. « Il faut arrêter de se penser au-dessus des lois », a tonné Coquerel (Mediapart, 4 mars 2025). Message reçu, mais visiblement pas par l’intéressé.
La justice en embuscade
Kohler joue avec le feu. La commission des finances a voté le 19 février (40 voix contre 21) pour autoriser des poursuites pénales en cas de refus persistant. Le 4 mars, Coquerel a tenu parole en saisissant le procureur. Au Sénat, la prudence règne encore – Ouizille n’a pas évoqué de suites immédiates –, mais la pression monte. Si la justice s’en mêle, Kohler pourrait rejoindre la liste des puissants tombés pour avoir sous-estimé la démocratie.
En attendant, son attitude révèle une vérité crue : à l’Élysée, certains se croient encore en monarchie. Mais la République, même abîmée, a des règles. Et elles s’appliquent à tous. À bon entendeur.