Thierry Breton, ancien commissaire européen et père du très controversé Digital Services Act (DSA), a été convoqué devant le Congrès américain. Objet de cette convocation : répondre aux accusations d’ingérence européenne dans la liberté d’expression et la gestion des géants du numérique. Mais Breton a refusé. Dans une lettre adressée à Jim Jordan, président de la commission judiciaire de la Chambre des représentants, il a sèchement rappelé que la Commission européenne s’exprimerait en tant qu’institution, refusant de se livrer à un exercice humiliant sur la scène politique américaine. Ce refus en dit long : il s’agit moins de défendre un texte européen que de ne pas céder au spectacle politicien d’une Amérique trumpiste décidée à attaquer frontalement l’Union.
Car Donald Trump ne s’y trompe pas. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il s’est lancé dans une croisade contre les réglementations européennes, qu’il qualifie de menaces directes pour la liberté d’expression et les intérêts américains. Le DSA est devenu sa cible privilégiée. Derrière les grands mots – « censure », « atteinte aux droits fondamentaux », « attaque contre l’innovation américaine » – se cache une offensive brutale : sanctions personnelles contre les fonctionnaires européens, restrictions de visas, menaces de surtaxes douanières, mise en cause directe de la légitimité de l’Union à légiférer dans l’espace numérique. Trump brandit la liberté d’expression comme une arme, mais ce qu’il défend réellement, ce sont les intérêts des Big Tech, ces colosses américains qui refusent d’être contraints par des règles venues de Bruxelles.
Il faut dire que le DSA, voté en 2022 et mis en application en 2024, impose aux plateformes des obligations de transparence, de retrait des contenus illégaux, de lutte contre les manipulations algorithmiques et de contrôle de la publicité ciblée. En Europe, on le présente comme une avancée, un rempart face aux abus des GAFAM. Mais il est aussi perçu, à juste titre, comme une boîte de Pandore liberticide : sous couvert de « protection », il donne aux institutions et aux entreprises privées un pouvoir inédit de censurer, filtrer, bannir. En réalité, le DSA organise une police de la parole numérique. C’est précisément ce paradoxe que Trump exploite : dénoncer une Europe censeur tout en renforçant, chez lui, un climat politique où la presse est harcelée, les opposants marginalisés et la critique étouffée.
Le bras de fer prend une tournure commerciale et géopolitique. Trump menace d’imposer des tarifs punitifs sur les exportations européennes si le DSA continue de s’appliquer aux géants américains. L’Union, de son côté, répond qu’il ne s’agit pas de cibler une nationalité d’entreprise mais de garantir la sécurité des utilisateurs européens. Hypocrisie des deux côtés. Car l’Europe, sous couvert de sécurité numérique, cherche à verrouiller la circulation de l’information en ligne. Et les États-Unis, sous couvert de liberté, veulent s’assurer que rien ne vienne entraver l’hégémonie de leurs multinationales.
Au cœur de cette querelle se joue une bataille mondiale : qui fixera les règles de l’internet ? L’Europe, qui prétend défendre un modèle de régulation démocratique mais glisse vers une censure institutionnalisée ? Ou les États-Unis, qui invoquent la liberté d’expression mais l’utilisent comme prétexte pour protéger leurs monopoles ? L’un comme l’autre ne défendent pas réellement les citoyens, ni leur droit à s’exprimer librement. Ils se disputent le contrôle d’un espace devenu central dans la formation de l’opinion publique et la domination économique.
La vérité est qu’aucun des deux camps n’est crédible. Thierry Breton, en imposant le DSA, a offert à Bruxelles un outil de contrôle inédit, qui permet à des bureaucrates non élus de décider de ce qui est visible ou non sur internet. Donald Trump, en criant à la censure européenne, instrumentalise un discours qu’il n’applique même pas chez lui, lui qui n’a jamais cessé d’attaquer journalistes, réseaux sociaux et médias critiques. Ce duel est un faux choix : entre la censure européenne et l’hypocrisie américaine, la liberté d’expression sort perdante.
Ce qu’il faut voir derrière cette convocation, c’est un avertissement. L’Europe est désormais traitée par Washington non plus comme un allié mais comme une menace, au même titre que la Chine ou la Russie. Les sanctions envisagées contre des responsables européens montrent jusqu’où Trump est prêt à aller pour défendre les intérêts des Big Tech. L’Union, elle, persiste dans son rôle de gendarme numérique, au risque de s’aliéner les citoyens qui voient dans le DSA un instrument liberticide. Et au milieu, ce sont les internautes, les créateurs, les journalistes indépendants, les voix dissidentes, qui paient le prix.
Car si demain Washington et Bruxelles poursuivent cette guerre idéologique, l’internet que nous connaissons sera doublement verrouillé. D’un côté par des plateformes terrorisées à l’idée de perdre leur accès au marché européen et multipliant la censure préventive. De l’autre par une Amérique trumpiste qui dictera à coups de menaces commerciales quelles règles doivent ou non s’appliquer en dehors de son territoire. Dans les deux cas, la promesse originelle d’un espace libre d’échanges et d’expression disparaît.
Voilà pourquoi cette affaire doit alerter. Elle ne concerne pas seulement un ex-commissaire arrogant convoqué par des politiciens américains. Elle concerne notre capacité, en tant que citoyens, à continuer de parler, publier, contester sans être réduits au silence par des régulateurs ou des marchands de censure. Thierry Breton a peut-être refusé de se présenter à Washington, mais l’enjeu reste le même : la liberté d’expression est désormais une monnaie d’échange entre puissances, un outil de guerre commerciale, et non plus un droit fondamental à protéger.