En France, pays des droits de l’homme, le droit de manifester pacifiquement est un pilier de la démocratie. Pourtant, ces dernières années, ce droit fondamental est de plus en plus érodé par des pratiques répressives disproportionnées, dont l’usage abusif des gaz lacrymogènes par les forces de l’ordre. Lors des mouvements sociaux récents – de la réforme des retraites en 2023 aux mobilisations à partir du 10 septembre 2025 contre les mesures d’austérité –, des milliers de citoyens pacifiques ont été exposés à ces agents chimiques irritants, souvent sans menace réelle. Chez Contre7, notre média indépendant engagé sur le terrain, nous avons nous-mêmes constaté ces abus à maintes reprises, comme par exemple, lors du tournage des manifestations du 10 septembre, nous avons filmé des charges indiscriminées contre des cortèges non violents, des nasses policières impossibles à évacuer et des déploiements massifs de gaz lacrymogènes affectant journalistes, familles et passants. Ces observations, corroborées par des rapports d’organisations internationales, appellent à une réforme urgente des doctrines de maintien de l’ordre.
Un Outil « Non Létal » aux Conséquences Graves
Les gaz lacrymogènes, principalement à base de CS (2-chlorobenzylidène malononitrile), sont classés comme armes à létalité réduite et censés être utilisés uniquement pour disperser des foules violentes, en respectant les principes de proportionnalité et de nécessité énoncés par le droit international. En France, leur déploiement est encadré par l’article L.211-9 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise la force seulement en cas de violences ou pour défendre un terrain occupé. Pourtant, la réalité sur le terrain contredit souvent ces règles.
Les effets immédiats – brûlures oculaires, toux suffocante, nausées – sont bien connus, mais des études récentes alertent sur les risques à long terme : atteintes au foie, aux reins et au cerveau, particulièrement chez les enfants, les personnes âgées ou asthmatiques. Un article de Libération en 2023 soulignait déjà que « les gaz lacrymogènes sont toxiques pour la santé », avec des expositions répétées pouvant causer des troubles chroniques, sans que des études épidémiologiques exhaustives ne soient menées en France. Pire, lors de dispersions en espaces confinés, ces gaz deviennent piégés, transformant une manifestation pacifique en chaos toxique.
Récurrence des Abus : De la Réforme des Retraites aux Mobilisations de 2025
L’usage excessif de ces gaz n’est pas un accident isolé, mais un pattern récurrent. En 2023, les manifestations contre la réforme des retraites ont vu des milliers de tirs de grenades lacrymogènes, souvent contre des foules majoritairement calmes. Amnesty International a documenté des « arrestations abusives et un recours excessif à la force », avec des gaz lancés directement sur des manifestants sans possibilité de retraite, violant les normes de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Human Rights Watch (HRW) a corroboré ces constats, notant une escalade des tensions due à ces méthodes indiscriminées.
En 2025, le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre – une mobilisation nationale contre l’austérité budgétaire, avec près de 200 000 participants selon le ministère de l’Intérieur – a marqué un pic d’abus. À Paris, près de la Porte de Vincennes et Châtelet, des charges ont visé des lycéens et syndicalistes pacifiques, avec des nuages de gaz lacrymogènes dispersés sans sommation. Des vidéos partagées sur X montrent des manifestants nassés sur des ponts ou ronds-points, incapables de s’éloigner, tandis que la police utilisait des grenades pour « disperser les manifestants violents, pour la plupart masqués ». À Lorient, Angers et Strasbourg, des tirs similaires ont été rapportés, avec des gaz lancés pour empêcher l’accès à des voies express. À Marseille, dans le quartier de la Joliette, une femme a été violemment projetée au sol après un déploiement de gaz, illustrant une répression qui cible indistinctement.
Même devant une école maternelle du 20e arrondissement de Paris, des gaz ont été utilisés, exposant des enfants à des risques inutiles. Ces incidents s’inscrivent dans un contexte plus large : depuis le 1er septembre 2025, un décret autorise des « moyens spéciaux pour lutter contre les émeutes », élargissant potentiellement l’arsenal répressif. Le 18 septembre, lors d’une nouvelle grève intersyndicale, plus de 800 000 personnes ont défilé, et les gaz ont de nouveau été employés massivement, comme à Marseille où des manifestants ont été dispersés sans distinction.
Critiques Institutionnelles : Un Consensus sur les Dérives
Les organismes internationaux tirent la sonnette d’alarme. Amnesty International, dans son rapport 2024 sur la France, dénonce une « érosion continue des droits humains », avec un usage « massif et indiscriminé » des gaz lors des manifestations contre les retraites et les mégabassines. HRW pointe des violations systémiques, appelant à une réforme du maintien de l’ordre. Le Défenseur des droits, institution française indépendante, a publié en 2023 un avis critiquant les « nasses » et les tirs directs, recommandant une meilleure formation des forces de l’ordre et l’interdiction des grenades en zones urbaines denses.
Le Conseil de l’Europe a également condamné la France en 2023 pour « usage excessif de la force », soulignant que ces pratiques portent atteinte au droit de réunion pacifique garanti par l’article 11 de la CEDH. Des associations comme la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et Désarmons-les plaident pour une restriction stricte, arguant que les alternatives – médiation, unités non armées – existent mais sont sous-utilisées.
Vers une Réforme Urgente : Protéger le Droit de Manifester
Face à cette banalisation de la répression chimique, il est impératif d’agir. Les autorités doivent réviser les protocoles : interdire les tirs directs, limiter les déploiements en espaces confinés et systématiser les enquêtes indépendantes via l’IGPN réformée. Les plaintes collectives, comme celles déposées par Amnesty après Sainte-Soline en 2023, doivent aboutir à des sanctions. Enfin, protéger les journalistes et observateurs est essentiel pour garantir une information libre.
La France ne peut se targuer de berceau des droits humains tout en gazant ses citoyens pour un simple blocage routier ou encore un défilé. Ces abus ne répriment pas seulement des manifestations : ils étouffent la voix démocratique.
Sources : Rapports Amnesty International (2023-2025), HRW, Défenseur des droits ; articles de Libération, Ouest-France, 20 Minutes ; témoignages et vidéos sur X (septembre 2025). Contre7 s’engage pour une couverture factuelle et indépendante.