En 2020, Gérald Darmanin décidait de dissoudre l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, l’ONDRP. Officiellement, une simple réorganisation. Officieusement, la disparition du seul organisme indépendant chargé d’analyser les chiffres de la criminalité. Depuis, les données sont produites directement par le Service statistique du ministère de l’Intérieur, sous le contrôle de ceux qui doivent justifier leur politique sécuritaire. Comment ne pas accueillir ces chiffres avec prudence, lorsque l’arbitre et le joueur ne font plus qu’un ? La moindre des vigilances consiste à les examiner attentivement, sans céder à la communication gouvernementale ni aux clichés populistes.
Et que nous disent-ils, justement, ces chiffres officiels ? En matière de violences sexuelles, l’évolution n’a rien d’anecdotique : elle est sidérante. En 2016, la police enregistrait 51 900 victimes d’agressions sexuelles, dont 15 051 viols ou tentatives de viol. En 2023, on en dénombre 114 100, dont 42 217 viols ou tentatives de viol. En sept ans, ces crimes enregistrés par les forces de l’ordre ont donc quasiment triplé. On peut commenter l’effet #MeToo, l’incitation sociale à briser le silence, ou l’amélioration des dépôts de plainte, mais cela n’explique pas tout. Car ces chiffres ne représentent qu’une fraction du réel.
Selon les enquêtes de victimation du ministère de l’Intérieur lui-même, seules 2 à 6 % des victimes de violences sexuelles déposent plainte. Autrement dit : si la police a enregistré 42 217 viols et tentatives en 2023, le nombre réel pourrait dépasser 200 000 viols ou tentatives de viol par an, rien que pour les femmes majeures — sans compter les mineures, alors même que ce sont elles les plus touchées. Les statistiques montrent en effet que les filles de 10 à 17 ans constituent la population la plus exposée à ces crimes. C’est l’un des points aveugles du débat public, qui préfère détourner les yeux de cette réalité insoutenable.
Quant aux auteurs, là encore, les chiffres cassent les narratifs faciles. Parmi les 28 242 mis en cause pour violences sexuelles en 2023, 18 % ont entre 13 et 17 ans, 25 % entre 18 et 29 ans, 27 % entre 30 et 44 ans. Des adolescents, des jeunes adultes, des hommes en pleine force de l’âge. Pas le profil fantasmé du “prédateur étranger” : un panorama bien plus complexe, et souvent bien plus dérangeant. Surtout que 87 % des auteurs sont de nationalité française, contre 7 % d’Africains. Contrairement aux idées reçues — savamment entretenues par certains acteurs politiques — les Africains ne représentent absolument pas la majorité des auteurs de violences sexuelles. Les chiffres le montrent clairement, froidement, sans interprétation possible.
Le tableau n’est guère plus rassurant du côté des homicides. Certes, la France n’est pas revenue aux 1 600 meurtres de 1996. Mais après avoir chuté à 788 homicides en 2017, la courbe repart à la hausse : 996 homicides en 2023, soit une augmentation de près de 26 % en six ans. Et là encore, les données disent autre chose que les slogans xénophobes. Sur 1 427 mis en cause pour homicide en 2023, 47 % ont entre 18 et 29 ans. 83 % sont français, 9 % africains. Autrement dit : la très grande majorité des auteurs sont jeunes et français. L’“insécurité importée” est un mythe commode, mais un mythe tout de même.
Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que l’État multiplie les lois sécuritaires, les fichiers, la surveillance et les discours martiaux, tout en laissant les violences sexuelles exploser et les homicides repartir à la hausse. On prétend “protéger les Français”, mais la réalité statistique donne le sentiment inverse : les mineures restent massivement exposées à des crimes sexuels, les victimes ne sont presque jamais accompagnées jusqu’au dépôt de plainte, et les auteurs sont très majoritairement des nationaux.
Quand le ministère de l’Intérieur produit les chiffres, quand l’ONDRP a été démantelé, quand la transparence se réduit alors que les violences augmentent, une question s’impose : le gouvernement cherche-t-il vraiment à comprendre la délinquance, ou simplement à la mettre en récit ? Entre une communication sécuritaire omniprésente et une incapacité manifeste à enrayer les crimes les plus graves, les Français seraient en droit d’exiger moins d’effets d’annonce et davantage de résultats.