Dans l’ombre des discours enflammés sur la « défense de la démocratie », un réseau de dons politiques, de voyages officieux et de contrats militaires prospère. L’affaire Boris Johnson et Christopher Harborne, actionnaire majeur de QinetiQ, en est l’illustration parfaite. En novembre 2022, Harborne verse un million de livres sterling à la société privée de l’ancien Premier ministre britannique. Moins d’un an plus tard, les deux hommes atterrissent en Ukraine, au cœur d’un conflit qui fait les choux gras de l’industrie de la défense. Ce n’est pas une coïncidence : c’est un modèle économique où l’influence politique se monnaye en armes et en profits. Basée sur des fuites documentaires et des enquêtes récentes, cette affaire révèle les conflits d’intérêts au cœur du soutien occidental à Kyiv – et pose la question : qui paie vraiment pour prolonger la guerre ?
Le donateur invisible : qui est Christopher Harborne ?
Christopher Harborne, milliardaire britannique expatrié en Thaïlande (où il porte le nom de Chakrit Sakunkrit depuis son obtention de la nationalité thaïlandaise en 2011), est un « nomade digital » discret mais influent. Sa fortune, estimée à plusieurs centaines de millions de livres, provient d’un empire éclectique : trading de carburant aviation via AML Global, investissements en cryptomonnaies (12 % de Bitfinex et Tether, via Digifinex), et surtout une participation de 13 % dans QinetiQ, valorisée à environ 360 millions de livres en octobre 2025 . Ce stake, détenu via Klear Kite LLC (Delaware), en fait le plus grand actionnaire individuel de cette ex-filiale du ministère britannique de la Défense (MoD), privatisée en 2001.
Harborne n’est pas un philanthrope anonyme. Il a injecté plus de 13,7 millions de livres dans le Reform UK (ex-Brexit Party) de Nigel Farage , et 500 000 livres au Parti conservateur en 2022. Son don d’un million à The Office of Boris Johnson Ltd – une entité privée créée par Johnson post-démission en juillet 2022 – est classé « non politique », échappant ainsi à la déclaration obligatoire à la Commission électorale britannique . Officiellement, il visait à « maintenir Johnson engagé dans la politique britannique mainstream » . Mais les faits suggèrent autre chose : un investissement dans l’influence.
Le voyage en Ukraine : philanthropie ou lobbying déguisé ?
Le 8 septembre 2023, Johnson et Harborne atterrissent en Pologne orientale via un jet privé Falcon de Harborne, avant de prendre un train de nuit pour Kyiv . L’itinéraire, révélé par les « Boris Files » (fuites via Distributed Denial of Secrets), est éloquent : participation au forum Yalta European Strategy (YES), discours aux côtés de Volodymyr Zelensky, réunions privées avec le ministre ukrainien des Affaires étrangères et l’oligarche Victor Pinchuk. Harborne y est inscrit comme « conseiller, Office of Boris Johnson » .
À Lviv, le duo dépose des fleurs sur des tombes de guerre, visite des blessés et un centre de R&D militaire-technologique – une « réunion fermée » notée dans l’agenda comme « Boris et Chris seulement » . La présence de Harborne, sans rôle officiel, soulève des questions : pourquoi un investisseur en défense accompagne-t-il un ex-Premier ministre dans une zone de guerre ? Les documents montrent deux dîners préalables à Singapour (novembre 2022 et janvier 2023), et deux visites de Harborne à Chequers sous Johnson. En octobre 2023, ce dernier rédige une lettre de recommandation pour Harborne, niant tout lien russe et le qualifiant d' »opposant passionné au régime de Poutine » .
Ce n’est pas un voyage isolé. Dès janvier 2023, un « briefing Ukraine » de 30 minutes est noté dans l’agenda de Johnson, juste après le don . Harborne n’a « aucune attente de gain personnel », affirment ses avocats . Mais les faits contredisent : QinetiQ, son joyau, explose grâce à l’aide britannique à l’Ukraine.
QinetiQ : la machine à profits de la guerre
Née de la privatisation partielle de la Defence Evaluation and Research Agency (DERA), QinetiQ est un géant de la tech militaire : drones, robots, radars, IA de combat, lasers anti-drones. Plus de 80 % de ses revenus (1,9 milliard de livres en 2024) proviennent de contrats MoD . Depuis l’invasion russe de 2022, l’entreprise a vu ses commandes bondir de 18 %, ses revenus de 12 % et ses profits de 39 % au premier semestre 2023 .
En Ukraine, QinetiQ est omniprésent :
- Drones Banshee : Adaptés en kamikaze (portée 200 km, charge 7 kg), fournis en mai 2023 ; restes retrouvés à Donetsk en février 2024 .
- Robots TALON : Plus de 22 unités pour déminer (50-60 % des bombes russes non explosées) ; formation de 100 ingénieurs ukrainiens depuis 2014 .
- Contrats phares : 800 millions de livres de nouvelles commandes en H1 2022 ; 80 millions sur 10 ans en janvier 2023 (juste après le don) ; extension de 160 millions pour armes laser en mai 2025 ; collaboration avec Babcock pour impressions 3D de pièces de chars Challenger 2 en juin 2025 . En juillet 2025, 85 000 drones et obus pour 150 millions .
Le « contexte géopolitique » – euphémisme pour la guerre – dope les marges : +20 % de profits en 2023 . Harborne, sans rôle opérationnel, empoche via ses actions. Coïncidence ? Le contrat de janvier 2023 suit de près le don et le « briefing Ukraine » .
Pourquoi cela pose problème : conflits d’intérêts et monétisation de la guerre
Ce n’est pas de la corruption avérée – les contrats MoD sont « légitimes » via « Defence AWARD » –, mais un conflit flagrant. Johnson, artisan du soutien britannique à Kyiv (2,3 milliards depuis 2022), a saboté les négociations d’Istanbul en avril 2022, poussant Zelensky à « continuer la guerre » . Post-mandat, il devient « lobbyiste » : discours pro-armes, voyages financés, via des ONG comme l’Atlantic Council. Zelensky le remercie publiquement, mais les « Boris Files » montrent des deals avec l’Arabie saoudite et le Venezuela .
Le scandale ? Les règles laxistes sur les ex-leaders : pas de transparence sur les dons privés, pas de « porte tournante » stricte entre politique et business . Harborne finance Reform UK avec des profits MoD (80 % des revenus QinetiQ) , influençant la politique étrangère. Johnson rejette : « non-événement pathétique, hack russe » . Sur X, les réactions fusent : « Boris a prolongé la guerre pour un million ? » , liant don et drones.
Cela perpétue un cycle : guerre = contrats = dons = plus de guerre. L’Europe paie : 50 milliards d’euros d’aide UE en 2024, dépendance US/UK en énergie et armes . Des ONG comme CAAT dénoncent : « Profits sur le sang ukrainien » .
Conclusion : vers une régulation ou plus d’opacité ?
L’affaire Johnson-Harborne n’est pas isolée – BAE Systems, Babcock surfent sur la même vague . Elle appelle à une réforme : transparence sur les dons post-mandat, interdiction de lobbying pour ex-PM, audit des contrats défense. Sans cela, la « solidarité » avec l’Ukraine reste un alibi pour enrichir une élite. Pour un média indépendant comme le vôtre, c’est un appel : creuser, questionner, exiger des comptes. La guerre n’est pas gratuite – et ses bénéficiaires le savent.
Sources :