Il y a des multinationales puissantes, des empires financiers, des États dominants… et puis il y a Google. Une entité d’un genre nouveau, un acteur hybride à la frontière du privé, du politique et du militaire, capable de modeler notre rapport au monde sans jamais avoir été élu, mandaté ou contrôlé. Un pouvoir supranational qui s’est construit non pas sur des territoires, mais sur l’intériorité humaine : nos choix, nos habitudes, nos peurs, nos désirs, nos failles. Un empire qui ne conquiert pas les terres – il conquiert les esprits.

On présente volontiers Google comme un moteur de recherche, une entreprise innovante née dans un garage californien. La réalité est toute autre. Google est la première machine de surveillance psychologique de masse, la plus précise jamais créée. Et cette machine est née dans un contexte très particulier : celui de l’ARPA – devenue DARPA – la branche d’innovation stratégique du Pentagone. Le même organisme qui a conçu ARPANET, ancêtre d’Internet, mais aussi certains des programmes les plus intrusifs et expérimentaux de l’histoire américaine. Que l’on ne s’y trompe pas : la Silicon Valley n’est pas le royaume du génie amateur, c’est une excroissance du complexe militaro-technologique. Google a poussé dans ce terreau-là.

De la DARPA à Google, il existe une continuité idéologique : prédire, cartographier, analyser, anticiper le comportement humain. La seule différence, c’est l’échelle. Là où la DARPA visait les adversaires géopolitiques, Google vise… tout le monde. Les citoyens, les consommateurs, les électeurs, les enfants, les malades, les voyageurs, les travailleurs. Pas de distinction : tout individu connecté devient une source de données, un élément d’un graphe comportemental global.

Avec Android dans vos poches, Chrome dans vos mains, Gmail dans votre vie professionnelle, YouTube dans votre salon et Google Maps dans votre quotidien, ce pouvoir a désormais une vision complète de ce qu’aucun État n’a jamais pu connaître : votre double numérique. Google sait où vous habitez, qui vous fréquentez, à quelle heure vous dormez, pourquoi vous êtes anxieux, ce que vous cherchez en secret, ce que vous cachez à vos proches. Il sait ce que vous allez cliquer avant que vous y pensiez. Il sait quels mots vous hésiterez à taper. Il sait vos fragilités, vos faiblesses, vos micro-réactions. Dans l’histoire de l’humanité, jamais une entité privée n’a atteint un tel niveau d’intimité technologique avec des milliards d’êtres humains.

Le plus inquiétant ? Google n’est plus seulement dans la photographie du réel. Il est dans la prédiction. Le “Behavioral Forecasting” n’est pas un fantasme dystopique : c’est un axe stratégique officiel. L’entreprise ne se contente plus d’exploiter nos comportements, elle veut les anticiper, les influencer, les orienter. Ce que vous allez acheter, où vous allez aller, ce que vous allez voter, ce que vous allez craindre, ce que vous allez aimer : tout devient un paramètre prédictible et modulable.

De ce fait, Google ne se contente pas de refléter le monde : il le fabrique. Les résultats de recherche ne sont plus un miroir neutre de l’information, mais un système de priorisation algorithmique dont l’impact politique dépasse celui de n’importe quel média. Si demain Google décide qu’un candidat doit disparaître du paysage, il lui suffit de modifier l’ordre des résultats. Si Google estime qu’une opinion est “dangereuse”, elle s’éteindra dans l’ombre d’un algorithme. Si Google choisit qu’un produit ou une idée doit être mis en avant, l’économie réelle devra s’y conformer. Nous parlons ici d’un acteur capable d’influencer des élections nationales par de simples suggestions automatiques – un phénomène étudié, chiffré et documenté.

Il n’existe aucun contre-pouvoir réel à ce colosse. Ni l’Union européenne, dont le RGPD ressemble plus à un garde-fou symbolique qu’à un véritable frein ; ni les autorités nationales, incapables de mesurer l’étendue technologique du phénomène ; ni même les institutions américaines, qui bénéficient elles-mêmes des retombées géopolitiques de cette machine. Les États peuvent sanctionner Google à coups d’amendes, mais tant qu’ils dépendent de ses infrastructures (cloud, IA, cybersécurité), ils n’ont aucun levier stratégique. C’est là tout le paradoxe : Google est devenu trop important pour être régulé.

Dans ce modèle, la frontière entre surveillance privée et surveillance publique tend à s’effacer. Google collecte, l’État consulte. Google profile, l’État exploite. Google prédit, l’État applique. La technologie qui était censée libérer les individus est en train de les enserrer dans un système de contrôle doux, invisible mais permanent. Et cette architecture serait impossible sans une donnée centrale : chaque utilisateur est volontaire. Google n’a pas dû espionner – il a simplement fourni les outils les plus pratiques, les plus séduisants, les plus indispensables. Et nous avons signé.

Lorsque l’on observe aujourd’hui les ambitions transhumanistes de Google DeepMind, les projets de prédiction comportementale à grande échelle, ou encore les travaux conjoints avec le Ministère de la Défense américain, on réalise que nous n’avons encore rien vu. L’alliance du capital, de la donnée et de l’intelligence artificielle donne naissance à une nouvelle forme de pouvoir, non pas étatique, non pas financier, mais algorithmique. Un pouvoir qui ne s’impose pas par la force : il s’impose par l’habitude. Un pouvoir qui ne se voit pas : il s’incruste.

L’enjeu n’est plus de protéger nos données.

L’enjeu, désormais, est de protéger notre capacité à choisir librement.

Car face à Google, la liberté n’est pas attaquée frontalement : elle s’érode, pixel par pixel, suggestion après suggestion, recherche après recherche. La servitude du XXIe siècle ne se fera pas sous la contrainte, mais sous le confort.

Google n’est pas un outil.

C’est une architecture totale.

Une matrice comportementale planétaire.

Le premier pouvoir supranational de l’histoire humaine.

Et ce pouvoir n’a qu’une seule faiblesse : que les peuples comprennent enfin ce qu’il est réellement.