La Suisse a récemment refusé d’adopter un logiciel de la société américaine Palantir pour son système de renseignement militaire, suite à une évaluation interne qui a mis en lumière des risques qualifiés de « dévastateurs ». Cette décision, prise par l’Office fédéral de l’armement (armasuisse), souligne les préoccupations croissantes en Europe concernant la dépendance aux technologies américaines et la protection des données sensibles.

Un lobbying intense de Palantir depuis 2021

Dès 2021, Palantir, une entreprise spécialisée dans l’analyse de données massives et l’intelligence artificielle, a entamé un lobbying intensif auprès des autorités suisses pour promouvoir sa suite logicielle « Asset Readiness ». Ce outil était destiné à être intégré au système informatique du service de renseignement militaire suisse (Informatiksystem Militärischer Nachrichtendienst). Des rencontres de haut niveau ont eu lieu, impliquant notamment le PDG de Palantir, Alex Karp, et des responsables suisses, dans le but de sécuriser un contrat potentiel.

Un rapport interne accablant

Cependant, en décembre 2024, une évaluation des risques de 20 pages, menée par l’armée suisse, a conclu que les inconvénients l’emportaient largement sur les avantages. Ce rapport interne, révélé grâce à 59 demandes d’accès à des documents publics, a recommandé de chercher des alternatives à Palantir. La décision finale de rejet a été confirmée en décembre 2025, marquant un échec pour l’entreprise américaine malgré des années d’efforts.

Les principaux risques identifiés

Le rapport met en avant plusieurs dangers majeurs associés à l’utilisation du logiciel de Palantir. Tout d’abord, il est techniquement impossible d’empêcher la fuite de données sensibles vers les autorités américaines. En vertu de la loi américaine CLOUD Act, Palantir, en tant qu’entreprise basée aux États-Unis, pourrait être contrainte de transmettre des informations aux agences gouvernementales américaines, y compris les services de renseignement.

Ensuite, l’implémentation et la maintenance du système dépendraient entièrement de personnel basé aux États-Unis, entraînant une perte de contrôle sur les données suisses et une érosion de la souveraineté nationale. Le document souligne également l’opacité des coûts : sans tarification publique, les dépenses pour les licences, la migration et le support resteraient imprévisibles et potentiellement exorbitantes.

Enfin, des préoccupations éthiques et de confidentialité sont soulevées. Le logiciel permet une agrégation massive de données, facilitant le profilage d’individus, le suivi géographique et des discriminations involontaires via des corrélations statistiques. Ces éléments ont été qualifiés de « risques dévastateurs » (verheerende Risiken) dans le rapport, justifiant le rejet catégorique.

Un contraste frappant avec l’Allemagne

Cette prudence suisse contraste avec la situation en Allemagne, où plusieurs Länder (États fédérés) ont déjà adopté des logiciels de Palantir pour l’analyse de données policières. Par exemple, la Hesse utilise depuis 2017 un système similaire pour traiter des volumes massifs de données, malgré des critiques récurrentes sur les risques pour la protection des données. Récemment, quatre États allemands – Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Hesse, Bavière et Bade-Wurtemberg – ont renouvelé ou étendu leurs contrats avec Palantir, ignorant en partie les avertissements suisses.

Le ministre de l’Intérieur allemand, Alexander Dobrindt, a même proposé un « paquet de sécurité » qui pourrait élargir l’usage fédéral de ces technologies, soulevant des débats sur la souveraineté numérique au sein de l’Union européenne.

Vers une prise de conscience européenne ?

Cette affaire illustre les tensions croissantes entre les avantages des technologies américaines en matière d’IA et d’analyse de données, et les impératifs de neutralité et de confidentialité qui caractérisent la Suisse. Palantir, fondée en 2003 et cotée en bourse depuis 2020, est connue pour ses contrats avec des gouvernements occidentaux, notamment dans les domaines militaires et de sécurité. Cependant, ses liens étroits avec les États-Unis posent des questions récurrentes sur la conformité aux normes européennes de protection des données, comme le RGPD.

À ce jour, Palantir n’a pas publié de réponse officielle spécifique à ce rejet, bien que l’entreprise continue de promouvoir ses solutions en Europe, y compris dans le secteur privé comme avec Swiss Re pour la gestion des risques.

Cette décision suisse pourrait inspirer d’autres pays européens à réévaluer leurs partenariats technologiques, renforçant l’appel à une plus grande indépendance numérique face aux géants américains.

Sources

  1. Republik.ch – «Warum die Armee Palantir ablehnte» – Enquête publiée le 8 décembre 2025
    https://www.republik.ch/2025/12/08/warum-die-armee-palantir-ablehnte
  2. Netzpolitik.org – «Schweiz lehnt Palantir ab: Verheerende Risiken für die Souveränität» – 9 décembre 2025
    https://netzpolitik.org/2025/schweiz-lehnt-palantir-ab-verheerende-risiken-fuer-die-souveraenitaet
  3. Handelszeitung – «Palantir scheitert in der Schweiz – trotz intensivem Lobbying» – 9 décembre 2025
    https://www.handelszeitung.ch/panorama/palantir-scheitert-schweiz
  4. Süddeutsche Zeitung – «Deutsche Länder setzen weiter auf Palantir trotz Schweizer Warnungen» – 10 décembre 2025
  5. Site officiel de Palantir Technologies – Description des produits et historique de l’entreprise
    https://www.palantir.com