Ce mardi 20 janvier, la commission des lois a examiné la proposition de loi n°575 portée par la députée Caroline Yadan, présentée comme un texte visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme ». Une intention affichée comme consensuelle, presque incontestable. Mais derrière cette façade morale se cache un texte dont les implications pour la liberté d’expression sont lourdes, durables et potentiellement irréversibles. Le vote solennel est prévu lundi 26 janvier à l’Assemblée nationale.

Le premier danger tient au cœur même du droit pénal. Cette proposition de loi introduit et élargit des infractions reposant sur des notions volontairement vagues : « banalisation », « justification indirecte », « légitimation », « contestation implicite ». Or, le droit pénal français repose sur un principe fondamental : nul ne peut être poursuivi sur la base d’une norme floue ou imprévisible. 

La loi doit être claire, précise et intelligible. En brouillant volontairement les contours de l’infraction, le texte installe une insécurité juridique permanente. Le citoyen ne sait plus ce qu’il a le droit de dire. Le juge ne tranche plus un fait, mais une interprétation. Le procureur devient arbitre du sens, non plus des actes.

Ce glissement est d’autant plus préoccupant que le texte touche directement au champ politique. Sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, la loi vise explicitement certains discours liés au conflit israélo-palestinien, sans jamais les nommer frontalement. Elle introduit l’idée qu’appeler à la disparition d’un État pourrait constituer, en soi, une infraction pénale. Or, la critique radicale d’un État, d’un régime ou d’un projet politique fait partie intégrante du débat démocratique, du droit international et de l’histoire des luttes politiques. En créant une protection pénale implicite pour un État précis, le texte rompt avec le principe d’égalité devant la loi et ouvre la voie à une criminalisation ciblée du discours politique.

La proposition de loi étend également de manière préoccupante le délit d’apologie du terrorisme. Désormais, il ne s’agit plus seulement de l’appel explicite à la violence ou de la glorification directe d’actes terroristes, mais aussi de formes dites « indirectes », contextuelles ou interprétées comme telles. Autrement dit, une analyse historique, une mise en contexte géopolitique, un discours militant ou une critique de l’ordre international pourraient être poursuivis non pas pour ce qu’ils disent, mais pour ce qu’on leur prête comme intention. Le droit pénal des actes cède la place à un droit pénal des intentions supposées.

Ce renversement a un effet mécanique : l’autocensure. Quand la frontière entre le licite et l’illicite devient floue, la parole se contracte. Journalistes, chercheurs, enseignants, militants, citoyens ordinaires commencent à se taire non par conviction, mais par prudence. La peur du contentieux, de la plainte associative, de la convocation judiciaire devient un instrument de régulation du débat public. Ce n’est plus la violence qui est combattue, mais la parole dissidente.

Le texte s’inscrit par ailleurs dans la logique de la définition dite IHRA de l’antisémitisme, portée par l’, une définition sans valeur juridique contraignante, largement contestée par des juristes, des ONG et des universitaires. Son intégration implicite dans le droit positif français pose un problème majeur : elle tend à confondre, dans certains cas, antisémitisme et antisionisme, transformant une position politique en soupçon pénal. Plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU ont déjà alerté sur les risques que fait peser cette approche sur la liberté d’expression et le pluralisme démocratique.

Le danger le plus profond de cette proposition de loi est sans doute son effet de précédent. Une fois admis qu’un discours politique peut être pénalisé non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il suggère ou dérange, plus rien n’empêche l’extension du mécanisme à d’autres sujets, d’autres conflits, d’autres sensibilités. La loi ne se contente plus de protéger contre la haine : elle redéfinit ce qu’il est permis de dire, de penser et de contester.

La question posée par cette PPL n’est donc pas morale, mais démocratique. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut lutter contre l’antisémitisme — cela ne fait aucun doute. Il s’agit de savoir si, au nom de cette lutte, l’État peut s’arroger le droit de fixer les limites du débat politique, d’ériger certaines opinions en délits et d’installer une hiérarchie implicite des paroles autorisées.

Lundi 26 janvier, les députés ne voteront pas seulement un texte contre la haine. Ils voteront une nouvelle frontière du dicible. Et une fois cette frontière déplacée, il sera très difficile de la faire reculer.