Pendant plus d’un demi-siècle, Notre-Dame de Bétharram a été présentée comme un établissement d’excellence. Situé au pied des Pyrénées, ce pensionnat catholique accueillait jusqu’à 500 à 600 élèves et jouissait d’une réputation suffisamment prestigieuse pour attirer des familles de tout le Sud-Ouest de la France. Les bons résultats scolaires, la discipline stricte et la promesse de « remettre dans le droit chemin » les adolescents réputés difficiles constituaient les piliers de son image publique.
Mais derrière cette réputation se cachait une autre réalité
Dans son rapport de 347 pages publié en juin 2026, la Commission d’Enquête Indépendante sur Bétharram dresse le portrait d’un système où la peur, les humiliations, les violences physiques et les violences sexuelles auraient marqué la vie de centaines d’enfants durant plusieurs décennies.
Les chiffres donnent le vertige
Le recensement étudié par la commission identifie 197 victimes déclarées et 41 auteurs distincts. Parmi elles, 107 dénoncent des violences physiques, 44 des violences sexuelles et 46 déclarent avoir subi les deux. La commission a directement auditionné 59 victimes et recueilli des témoignages mettant en cause 37 auteurs différents. Plus troublant encore, 31 suicides d’anciens élèves ont été évoqués au cours des auditions, même si la commission précise qu’il n’est pas toujours possible d’établir un lien direct avec les violences dénoncées.
Pour les enquêteurs, il ne s’agit pas d’une simple accumulation de comportements individuels déviants. Leur conclusion est beaucoup plus lourde : Bétharram aurait fonctionné comme un véritable système de domination reposant sur la concentration du pouvoir, la vulnérabilité des internes et l’absence de contre-pouvoirs efficaces.
L’internat occupait une place centrale dans ce dispositif
Les enfants y dormaient, y mangeaient, y étudiaient, y priaient et y étaient punis sous l’autorité des mêmes adultes. Les vastes dortoirs pouvaient accueillir jusqu’à 80 élèves. Certaines salles d’étude regroupaient plus de 120 pensionnaires. Pour les plus jeunes, souvent éloignés de leurs familles, Bétharram devenait un univers fermé dont il était presque impossible de s’échapper.
Les témoignages recueillis par la commission décrivent un établissement où le silence était omniprésent.
« C’est avant tout une prison », résume un ancien élève auditionné. Du réveil à 6 h 30 jusqu’au coucher, chaque instant était minuté. Les repas se déroulaient dans le silence. Les études également. Les déplacements étaient contrôlés. La moindre infraction pouvait entraîner une sanction immédiate.
Certains lieux reviennent constamment dans les récits des victimes
Le bureau du surveillant général Damien Saget est présenté comme un lieu de peur. Plusieurs témoins racontent y avoir été convoqués avant d’y recevoir des gifles, des coups ou des attouchements. Selon plusieurs anciens élèves, Saget retournait même sa chevalière vers l’intérieur de sa main avant de frapper afin d’augmenter la douleur.
L’infirmerie apparaît elle aussi dans de nombreux témoignages. Des victimes racontent avoir été conduites dans ce lieu après avoir subi des violences physiques. Certaines décrivent des « soins » qui se transformaient ensuite en agressions sexuelles.
Le symbole le plus marquant reste sans doute le fameux « perron ».
Pour des générations d’élèves, ce simple escalier est devenu synonyme de terreur. Des enfants y étaient contraints de rester des heures immobiles, parfois en pleine nuit, parfois en pyjama sous la pluie ou dans le froid hivernal. D’autres devaient demeurer à genoux sur des règles métalliques ou des manches à balai jusqu’à l’épuisement.
Les violences physiques apparaissent partout dans le rapport
Gifles, coups de poing, coups de règle sur les doigts, oreilles tirées, cheveux arrachés, coups de bâton ou de ceinture : les témoignages décrivent un recours permanent à la force physique. Parmi les pratiques les plus redoutées figurent les « cocos », des coups portés directement sur le sommet du crâne.
Plusieurs anciens élèves affirment avoir vu certains camarades saigner après des gifles ou conserver des séquelles physiques pendant plusieurs jours.
Mais la commission estime que la violence la plus profonde était peut-être d’abord psychologique
L’humiliation constituait un outil disciplinaire à part entière. Les élèves étaient insultés, ridiculisés devant leurs camarades, affublés de surnoms dégradants liés à leur apparence physique ou à leurs résultats scolaires. Beaucoup racontent avoir fini par croire qu’ils méritaient les mauvais traitements qu’ils subissaient.
Dans cet univers marqué par l’obéissance absolue et le silence, les enquêteurs estiment que certains adultes auraient appris à repérer les enfants les plus vulnérables : orphelins, enfants de parents séparés, pensionnaires éloignés de leurs familles, élèves en difficulté scolaire ou issus de milieux modestes.
« Je suis persuadé qu’on ne touchait pas aux fils de notaires », déclare ainsi un ancien élève auditionné par la commission.
C’est dans ce climat de peur, d’isolement et de dépendance que les violences sexuelles dénoncées par plusieurs dizaines d’anciens pensionnaires auraient pu prospérer durant des décennies.