À Bétharram, la violence n’aurait pas seulement été le fait de quelques hommes isolés, livrés à leurs pulsions dans les angles morts d’un internat mal surveillé. C’est l’une des thèses les plus lourdes du rapport : la violence s’inscrivait dans une véritable architecture institutionnelle, structurée autour de figures d’autorité, de relais disciplinaires et de silences collectifs.
La commission décrit un établissement où le pouvoir était concentré entre les mains du directeur. Celui-ci ne se contentait pas d’organiser la vie scolaire. Il incarnait l’ordre de l’institution tout entière : autorité pédagogique, morale, religieuse, disciplinaire et symbolique. Dans un univers fermé, où les enfants dépendaient totalement des adultes, cette concentration du pouvoir réduisait presque à néant les contre-pouvoirs internes.
Autour du directeur gravitaient les surveillants, véritables « bras armés » du système disciplinaire. Présents dans les dortoirs, les réfectoires, les études, les cours de récréation et les couloirs, ils contrôlaient les corps, les déplacements, les paroles et le silence. Dans la vie quotidienne des pensionnaires, ce sont eux qui faisaient descendre la discipline dans la chair.
Le rapport note que la commission a tenté d’entendre de nombreux anciens membres du personnel : une infirmière, un membre de l’équipe d’entretien, dix anciens surveillants et dix-huit anciens professeurs ont été sollicités. Le résultat est révélateur du mur rencontré : sept surveillants et dix professeurs n’ont pas répondu ; une infirmière, un membre de l’entretien, deux surveillants et six professeurs ont refusé d’être auditionnés. Au final, seuls un ancien surveillant et deux anciens professeurs ont accepté de témoigner.
Ce silence du personnel en dit long
L’enquête souligne que l’établissement fonctionnait sur une identité ambiguë : Bétharram était à la fois présenté comme une école d’excellence et comme un lieu de redressement pour élèves difficiles. Ces deux images, loin de s’opposer, se renforçaient. La dureté pouvait être justifiée au nom de la réussite scolaire ou au nom de la nécessité de « remettre dans le droit chemin » des enfants jugés récalcitrants.
Plusieurs directeurs apparaissent dans le rapport comme des figures majeures de cette architecture.
Jean Tipy est présenté comme l’homme d’une verticalisation du pouvoir. Selon un témoignage recueilli par la commission, il aurait mis en place un véritable « clan de direction » avec les préfets. Sous sa direction, l’établissement se serait davantage refermé sur lui-même, réduisant encore les espaces de contrôle extérieur.
Pierre Silviet-Carricart apparaît ensuite comme une figure centrale. Le rapport le décrit comme un directeur au style très reconnaissable, contrastant avec l’austérité habituelle de Bétharram. Mais derrière l’image, la commission relève surtout son rôle dans l’ouverture du recrutement à des surveillants laïcs aux méthodes particulièrement dures. Sur dix surveillants laïcs accusés de violences physiques entre 1955 et 2000, quatre auraient été recrutés sous son autorité. Deux surveillants devenus ensuite professeurs, Ange Mur et Charles Fredolin, ainsi que deux professeurs, sont également rattachés à cette période.
Surtout, Damien Saget, présenté par la commission comme l’agresseur le plus accusé à ce jour par les victimes, entre à Notre-Dame de Bétharram avec son aval.
Damien Saget, surnommé « Cheval », occupe une place particulière dans les témoignages. Préfet de discipline, il est décrit comme l’une des figures les plus terrifiantes de l’internat. Plusieurs anciens élèves l’accusent de passages à tabac, de coups avec une chevalière retournée, d’humiliations physiques et d’agressions sexuelles. Un témoignage décrit une gradation de la violence : coups de règle sur les doigts, claque à l’arrière du crâne en étude, puis convocation dans son bureau, déshabillage intégral imposé et coups de bâton sur les cuisses.
À ses côtés, le nom de Marie-Paul De Behr revient également. Surnommé « l’Ours » ou « le Sanglier », il est décrit par des témoins comme un surveillant extrêmement violent. Sa brutalité physique, selon le rapport, participait elle aussi à la culture de terreur qui régnait dans l’établissement.
Bernard Ségure apparaît, lui, comme une autre figure majeure. Son nom est associé à Pierre Silviet-Carricart et à Damien Saget. Un membre de la congrégation le décrit comme un homme « impérieux » qui s’acoquinait avec Saget, lequel « outrepassait ses pouvoirs » et aurait provoqué chez certains élèves des traumatismes. Ségure est aussi mentionné pour son rôle dans les activités scoutes, qui auraient ouvert de nouveaux espaces d’emprise et de violences. Un ancien élève raconte l’avoir vu donner des « mandales » lors de réunions scoutes et affirme qu’il l’aurait fait sauter sur ses genoux avant de recourir à la violence lorsqu’il disait non.
Cette mécanique ne s’arrête pas aux directeurs et aux surveillants
Le rapport insiste aussi sur le rôle des professeurs. La commission les qualifie de « grands silencieux ». Ils n’étaient pas toujours les principaux auteurs directs des violences, mais ils ont contribué à stabiliser le système par leur silence, leur dépendance professionnelle et parfois leur participation active aux brutalités.
Au moins seize enseignants sont accusés de violences physiques : cinq religieux et onze laïcs
Gilbert Furia, professeur de mathématiques, est décrit comme une figure redoutée. Plusieurs témoignages l’accusent de pratiquer les « cocos », ces coups portés avec les phalanges sur le sommet du crâne, ainsi que des gifles violentes. Dans cette logique, la mauvaise note ou l’échec scolaire pouvait devenir un motif de violence.
André Broqué, instituteur et préfet chargé des plus jeunes, apparaît lui aussi dans des récits particulièrement durs. Il encadrait des enfants de huit à dix ans. Des témoins rapportent des gifles violentes, des cheveux tirés, des coups derrière la tête, des pincements douloureux au niveau du cou. Un ancien élève explique qu’il recevait des coups « pour un oui ou pour un non ».
Le rapport montre ainsi que la violence n’était pas confinée à un seul corps professionnel. Elle circulait entre directeurs, surveillants, enseignants, religieux et laïcs. Chacun jouait un rôle dans une chaîne disciplinaire où l’élève pouvait être exclu d’une classe, placé dans un couloir, repéré par un surveillant, puni sur le perron, puis convoqué dans un bureau. La sanction passait d’une autorité à l’autre, comme si toute l’institution se mettait en mouvement contre l’enfant.
Cette circulation est essentielle pour comprendre la dimension systémique de Bétharram
Les violences physiques étaient souvent visibles, publiques, assumées comme des outils de discipline. Elles terrorisaient l’ensemble du groupe. Les violences sexuelles, elles, étaient clandestines. Mais selon la commission, les premières créaient les conditions des secondes. Un enfant isolé dans un couloir, envoyé à l’infirmerie après des coups, convoqué dans un bureau ou placé à l’écart dans un dortoir devenait plus vulnérable aux agressions sexuelles.
Le système disciplinaire produisait donc les espaces de prédation.
Dans ce cadre, la question du silence devient centrale. Le rapport parle de « silenciation », c’est-à-dire d’un processus par lequel la parole des victimes était empêchée, neutralisée, disqualifiée ou absorbée avant de pouvoir produire des effets.
Ce silence ne reposait pas seulement sur la peur des enfants. Il reposait aussi sur le prestige de Bétharram, sur l’autorité morale de l’Église, sur la confiance des familles, sur le poids des notables locaux et sur la réputation de l’établissement. Dans un tel environnement, la parole d’un enfant pesait peu face à celle d’un religieux, d’un directeur ou d’un professeur.
Lorsqu’une victime parlait, sa parole pouvait être minimisée. Elle pouvait être présentée comme excessive, fragile, ingrate ou peu fiable. L’institution pouvait alors se poser elle-même en victime d’une attaque contre son honneur.
Le cas de Jean-Marie Delbos illustre cette mécanique. Sa parole apparaît très tôt, bien avant que les violences institutionnelles ne deviennent un sujet public. Pourtant, selon le rapport, elle ne produit pas d’effet significatif sur le fonctionnement de l’établissement. La dénonciation existe, mais elle reste isolée, marginalisée, privée de sa capacité à provoquer une rupture.
Il faudra attendre les années 2020 pour que cette mémoire fragmentée devienne une cause collective. Le groupe Facebook créé par Alain Esquerre joue alors un rôle déterminant. Il permet à d’anciens élèves de comparer leurs récits, de comprendre qu’ils n’étaient pas seuls et de transformer une honte individuelle en dénonciation collective.
L’ouverture d’une enquête préliminaire en 2024 marque une autre étape importante. La parole des victimes entre dans le champ judiciaire. La médiatisation, notamment par des médias nationaux, transforme ensuite l’affaire Bétharram en sujet public majeur.
Mais le rapport souligne un paradoxe cruel : plus la parole sort tard, plus la justice devient difficile. Prescription, décès des auteurs présumés, disparition des preuves, mémoire fragilisée par le temps : le silence d’hier devient l’obstacle judiciaire d’aujourd’hui.
C’est peut-être l’un des constats les plus terribles du rapport
Pendant des décennies, le système aurait produit le silence. Et lorsque les victimes parlent enfin, ce même silence, accumulé pendant des années, limite encore leurs chances d’obtenir justice.