France Télévisions, c’est le géant de l’audiovisuel public français. Avec près de 9 000 salariés, cinq chaînes nationales en clair (France 2, France 3, France 4, France 5 et France Info), deux plateformes numériques (france.tv et franceinfo), un maillage territorial dense avec 24 antennes régionales et 9 stations ultramarines, le groupe est omniprésent. Mais derrière cette vitrine républicaine se cache un édifice aux pieds d’argile, dont la survie est aujourd’hui directement menacée.
Un empire financé par les Français
Avec un budget de 3,3 milliards d’euros en 2024, dont 2,53 milliards proviennent directement des fonds publics, France Télévisions vit essentiellement de l’argent des contribuables. Cela représente environ 27 euros par an et par Français, soit 138 euros par foyer. En clair : chaque famille française finance ce mastodonte, qu’elle le veuille ou non.
La comparaison avec le secteur privé est éloquente. TF1 et M6, les deux principaux groupes concurrents, totalisent ensemble 3,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec environ 4 500 salariés. France Télévisions, lui, affiche deux fois plus de personnel pour un budget similaire, mais sans rentabilité : ses revenus propres sont minoritaires, et sa dépendance aux subventions publiques écrasante.
Un patrimoine pharaonique… et coûteux
Les révélations récentes ont braqué les projecteurs sur la gestion du patrimoine immobilier du groupe. France Télévisions dispose de 193 000 m² de locaux et a investi pas moins de 160 millions d’euros entre 2017 et 2024 pour les entretenir et les développer.
Mais le symbole qui fait scandale, c’est ce château en Dordogne, propriété du comité d’entreprise. Un « château avec piscine », estimé à un million d’euros, doté d’une médiathèque et entouré d’un parc de 115 hectares. Erik Tegnér, sur le plateau de 100 % Politique, a dénoncé cette gabegie, tandis que Jules Torres, journaliste au JDD, a confirmé : ce domaine luxueux existe bel et bien, réservé aux activités sociales et culturelles du groupe.
Dans un contexte de déficit structurel, l’image est désastreuse : alors que l’État subventionne à hauteur de plusieurs milliards d’euros un groupe menacé de faillite, celui-ci entretient un patrimoine de prestige digne d’une aristocratie.
Des CSE au train de vie généreux
France Télévisions dispose de 13 comités sociaux et économiques (CSE). Ces structures, censées améliorer les conditions de vie des salariés, gèrent une enveloppe colossale de 14,2 millions d’euros par an. Cette manne finance notamment la restauration d’entreprise, mais aussi d’autres activités sociales largement subventionnées.
Comparé aux CSE d’entreprises privées de taille équivalente, l’écart est considérable. La générosité des dotations alimente un système parallèle où les avantages collectifs deviennent des privilèges, sans commune mesure avec les standards habituels.
Les voitures de fonction et autres privilèges
Le rapport de la Cour des comptes est explicite : certaines « dispositions généreuses » participent à l’explosion des coûts. Parmi elles, les véhicules de fonction. Aujourd’hui, 53 cadres de France Télévisions, principalement basés à Paris, bénéficient de voitures dont la valeur oscille entre 20 000 et 53 000 euros pièce.
Ces voitures, obtenues par des contrats de location longue durée, coûtent chaque année 1,7 million d’euros au groupe. Une dépense difficilement justifiable dans une entreprise privée, mais qui passe comme une lettre à la poste dans une structure publique, puisqu’elle repose indirectement sur l’argent des contribuables.
Des salaires au-dessus de la moyenne
La masse salariale est l’autre grande faille du système. Le salaire moyen à France Télévisions atteint 71 490 euros bruts annuels, soit près de 6 000 euros par mois. C’est 45 % de plus que la moyenne du secteur culturel (48 900 euros) et encore 7 % au-dessus du secteur audiovisuel privé (66 700 euros).
La concentration des hauts revenus est frappante : 15,5 % des salariés, soit environ 1 370 personnes, absorbent à eux seuls 28 % de la masse salariale, avec des rémunérations dépassant les 80 000 euros annuels.
Et au sommet, on atteint des niveaux stratosphériques. Trente et un cadres dépassent les 200 000 euros annuels, soit plus de 16 600 euros par mois, et cinq d’entre eux franchissent même la barre des 300 000 euros.
Un tel écart ne s’explique pas seulement par des postes à haute responsabilité. Il est en grande partie le fruit d’un système salarial verrouillé par l’ancienneté : plus de 53 % des salariés ont entre 21 et 40 ans d’ancienneté et bénéficient d’augmentations automatiques continues. Le mérite ou la performance n’y changent rien, le système est quasi automatique.
L’alerte rouge de la Cour des comptes
Au-delà des privilèges, la réalité comptable est implacable. Les magistrats de la Cour des comptes soulignent un déficit cumulé de 81 millions d’euros entre 2017 et 2024. Selon eux, si l’État n’intervient pas massivement, France Télévisions pourrait être contraint de fermer ses portes et de liquider ses activités au 31 décembre 2026.
Ce scénario serait inédit. Jamais un groupe public de cette envergure n’a été menacé de liquidation dans l’histoire contemporaine française. La comparaison avec l’ORTF, démantelé en 1974, revient dans les esprits : mais à l’époque, il s’agissait d’une réforme structurelle, pas d’une faillite.
Une bombe à retardement pour les finances publiques
France Télévisions cristallise aujourd’hui tous les travers d’une administration publique hors de contrôle : effectifs pléthoriques, salaires surévalués, avantages indus, patrimoine luxueux. En face, une audience en érosion, un déficit chronique et une dépendance quasi totale aux subventions.
Ce colosse financé par l’argent public pourrait bien s’effondrer sous son propre poids. La question n’est plus de savoir si l’État va devoir intervenir, mais jusqu’à quand il pourra le faire sans provoquer la colère d’un contribuable déjà pressuré.
Car derrière les chiffres se cache une évidence : France Télévisions est devenu un château de cartes. Et, ironie du sort, c’est un château bien réel en Dordogne qui incarne aujourd’hui le symbole de cette dérive.