Pendant trente ans, cette histoire est restée dans l’ombre. Une rumeur trop atroce pour être prise au sérieux : pendant le siège de Sarajevo, des hommes fortunés seraient venus payer pour se poster derrière une lunette de fusil et viser… des civils.
Un scénario tellement invraisemblable qu’on aurait pu le confondre avec un mauvais film d’action. D’ailleurs, les plus cinéphiles reconnaîtront un air de déjà-vu : Chasse à l’Homme, le film de John Woo où des millionnaires chassent des êtres humains pour le sport, avait été tourné… en 1993.
L’ironie, c’est que la réalité a peut-être été encore plus sombre.
Et, encore plus ironique : si cette histoire n’avait pas été révélée par BBC, Al Jazeera, The Guardian ou El País, elle serait probablement encore classée aujourd’hui dans la catégorie « complotisme délirant ».
Ce que révèle le documentaire Sarajevo Safari
Le film du Slovène Miran Zupanič, Sarajevo Safari (2022), brise un silence trop confortable.
Des témoins — anciens soldats serbes, habitants, enquêteurs — y décrivent une pratique sordide : des étrangers, venus d’Italie, d’Allemagne, des États-Unis, de Russie, de France, auraient payé 30 000 à 100 000 euros pour avoir le privilège de tirer sur des civils pris au piège dans une ville assiégée.
Grille tarifaire incluse :
- enfants : plus cher, « difficiles à atteindre » ;
- hommes : cible standard ;
- femmes et personnes âgées : parfois « offertes ».
Ce n’est plus du cinéma. C’est l’effondrement moral à ciel ouvert.
L’Italie ouvre une enquête criminelle
Depuis novembre 2025, le parquet de Milan enquête pour homicide volontaire aggravé par cruauté et motifs abjects.
La plainte est déposée par le journaliste Ezio Gavazzeni, soutenu par l’ex-maire de Sarajevo Benjamina Karić.
Les éléments connus :
- un cercle de clients venant de Milan, Trieste, Turin, Rome ;
- des voyages organisés via Trieste → Belgrade → Sarajevo occupée ;
- un encadrement présumé par certaines unités serbes ;
- des témoins parlant d’une centaine de “visiteurs” potentiels, mais aucun nom public.
Les médias parlent de « propriétaire d’une clinique esthétique », d’« hommes d’affaires du nord de l’Italie », de « collectionneurs d’armes ».
Mais aucun patronyme n’a été officiellement divulgué.
L’ombre protège mieux que les bunkers.
Une barbarie qui dépasse le cadre militaire
Le siège de Sarajevo a été l’un des plus documentés de l’histoire moderne.
Mais cette pratique-là — la chasse humaine organisée pour des clients VIP — a été soigneusement mise sous le tapis pendant trois décennies.
Il y a une raison : admettre cela, c’est admettre qu’une partie des horreurs de guerre n’est pas le fait d’États, d’armées ou de milices… mais de civils occidentaux, riches, privilégiés, venus consommer la mort comme d’autres consomment du safari photo au Kenya.
C’est une vérité qui dérange les récits officiels.
Et si les médias n’en avaient jamais parlé ?
Soyons honnêtes. Si cette histoire avait été lancée dans une vidéo TikTok, un article indépendant ou un blog dissident, elle aurait été instantanément classée : « Théorie complotiste : des millionnaires qui tirent sur des civils en Bosnie ? Soyez sérieux… »
Mais là, lorsque BBC, El País, Al Jazeera, The Guardian, Associated Press et même la presse italienne traditionnelle confirment l’existence d’une enquête judiciaire, soudain…
l’affaire devient fréquentable.
La limite entre fiction, complotisme et réalité est parfois étonnamment poreuse.
Et maintenant, la vraie question dérangeante
Si ce trafic est confirmé — si des hommes fortunés ont effectivement payé pour tuer des civils à Sarajevo — alors une question s’impose : Est-il crédible que ce phénomène n’ait été qu’un cas isolé dans l’histoire des conflits ?
Sarajevo n’était pas une zone perdue dans la jungle.
C’était une capitale européenne, assiégée sous les caméras du monde entier.
Alors que penser de :
- la Palestine, où des civils vivent sous occupation et sous bombardements depuis des décennies, avec des zones militarisées, des check-points, des positions de tir, un flux constant d’étrangers, d’expatriés, de groupes armés privés ?
- certains conflits africains — Sierra Leone, Liberia, RDC, Sud-Soudan — où des mercenaires, des entreprises militaires privées et des réseaux de trafics étaient omniprésents ?
- la Syrie, l’Irak, ou l’Afghanistan, où de nombreux contractants privés ont circulé sans contrôle international réel ?
Peut-on affirmer, avec certitude, que Sarajevo est une exception absolue ?
Ou alors, est-ce simplement le premier exemple d’un phénomène que personne n’a encore osé regarder ailleurs ?
Une histoire dont on n’a probablement découvert que la surface
La justice italienne finira peut-être par révéler des noms, des circuits, des complicités.
Ou peut-être que, comme tant d’affaires impliquant des gens très puissants, l’enquête s’enlisera.
Ce qui est sûr, c’est que l’existence même de ce trafic interroge :
- Qui étaient ces hommes ?
- Combien de victimes leur sont imputables ?
- Et surtout : où d’autre ce genre de chasse humaine a-t-il pu être organisé, discrètement, sous couvert du chaos ?
Questions que personne ne veut poser, mais que Sarajevo nous force à envisager.