Liens avec l’Arabie saoudite, NSO Group et McKinsey
Hanan Elatr Khashoggi, veuve du journaliste saoudien Jamal Khashoggi assassiné en 2018, a déposé une plainte avec constitution de partie civile auprès du parquet de Paris le 8 décembre 2025. Cette action judiciaire vise des personnes non identifiées (« contre X ») pour des infractions graves, incluant l’atteinte à un système de traitement automatisé de données, l’atteinte à la vie privée et le recel de ces délits. Au centre de l’accusation se trouve Pegasus, un logiciel espion développé par l’entreprise israélienne NSO Group, utilisé par le régime saoudien pour surveiller les dissidents, y compris l’entourage de Khashoggi dans les mois précédant son meurtre.
Source : Khashoggi widow seeks probe in France over phone hacking before killing
Contexte de l’assassinat de Jamal Khashoggi
Jamal Khashoggi, chroniqueur au Washington Post et critique virulent du régime saoudien, a été assassiné le 2 octobre 2018 au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Selon un rapport des Nations unies de 2019, son meurtre, impliquant torture et démembrement, a probablement été ordonné au plus haut niveau du gouvernement saoudien, avec des soupçons directs sur le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).
Sept ans plus tard, aucune accountability réelle n’a été établie, malgré des poursuites aux États-Unis et ailleurs. Hanan Elatr Khashoggi, qui réside aux États-Unis sous asile politique et voyageait fréquemment en France en tant qu’hôtesse de l’air, affirme que ses deux téléphones portables ont été infectés par Pegasus en avril 2018, créant un « climat de surveillance et d’intimidation » qui a contribué aux événements menant à l’assassinat de son mari.
La plainte, déposée avec l’assistance des avocats français Vincent Brengarth, Arié Alimi et probablement William Bourdon, argue que les interceptions illégales ont eu lieu en partie sur le sol français, justifiant ainsi la compétence des juridictions hexagonales. Les plaignants insistent sur un lien direct entre cette surveillance et le meurtre : « Il est impensable de ne pas établir un lien entre ces interceptions et les agissements qui ont conduit à l’assassinat », ont déclaré les avocats.
Pegasus : Le logiciel espion de NSO Group, une entreprise israélienne
Pegasus est un outil de cyberespionnage sophistiqué créé par NSO Group, une société israélienne fondée en 2010 et spécialisée dans les technologies de surveillance. Conçu pour infecter les appareils mobiles sans interaction de l’utilisateur (via des « zero-click exploits »), il permet l’extraction de données, l’écoute des appels et la géolocalisation en temps réel. NSO Group affirme vendre Pegasus uniquement à des gouvernements pour lutter contre le terrorisme et la criminalité, mais des enquêtes internationales, comme le « Pegasus Project » de 2021 mené par Amnesty International et Forbidden Stories, ont révélé son utilisation abusive contre des journalistes, activistes et opposants politiques dans plus de 50 pays, dont l’Arabie saoudite.
Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Pegasus_(spyware)
Dans le cas de Khashoggi, des experts du Citizen Lab (Université de Toronto) ont confirmé l’infection des téléphones de Hanan Elatr par Pegasus, un outil que Riyad a déployé pour traquer les dissidents. Des rapports indiquent que le spyware a également été utilisé contre Omar Abdulaziz, un proche de Khashoggi exilé au Canada, compromettant leurs communications et facilitant la répression saoudienne.
Source : nytimes.com
NSO Group n’a pas répondu immédiatement aux allégations, mais l’entreprise fait face à de multiples poursuites mondiales pour son rôle dans des violations des droits humains.
Les liens avec McKinsey : Un rôle controversé dans la traque des dissidents saoudiens
La plainte de Hanan Elatr Khashoggi ne se limite pas à la surveillance numérique ; elle s’inscrit dans un écosystème plus large de répression où des firmes occidentales comme McKinsey & Company ont joué un rôle clé. En 2017-2018, McKinsey, une multinationale américaine de conseil en stratégie, a préparé un rapport pour le gouvernement saoudien mesurant la perception publique de ses politiques économiques. Ce document identifiait des dissidents sur les réseaux sociaux, dont Omar Abdulaziz et d’autres critiques du régime, en les classant comme influents négativement. Selon des révélations du New York Times, ce rapport a été utilisé par Riyad pour cibler ces individus : Abdulaziz a vu ses frères arrêtés en Arabie saoudite, et ses communications avec Khashoggi ont été compromises, potentiellement via Pegasus.
McKinsey a exprimé son « horreur » face à l’usage détourné de son travail, mais des poursuites judiciaires ont suivi. En 2021, Abdulaziz a intenté un procès contre McKinsey pour avoir révélé son identité de dissident, menant à des persécutions familiales.
Source : nypost.com
Bien que McKinsey n’ait pas de lien direct documenté avec NSO Group ou Pegasus, son rapport a complété les outils de surveillance comme Pegasus en fournissant des données sur les cibles potentielles. Critiquée pour ses contrats avec des régimes autoritaires, McKinsey a continué à travailler avec l’Arabie saoudite même après le meurtre de Khashoggi, participant à des sommets financiers en 2018 malgré le scandale.
fortune.com +1
Des observateurs, comme John Oliver dans son émission, ont qualifié ces liens de complicité dans un système répressif.
Source : fortune.com
Cette implication de McKinsey illustre comment des entreprises privées occidentales soutiennent indirectement la cyber-répression saoudienne, en fournissant des analyses qui alimentent des outils comme Pegasus.
Implications plus larges et perspectives judiciaires
Cette plainte en France pourrait ouvrir une enquête approfondie, s’appuyant sur le cadre européen de protection des données (RGPD) et les lois sur la vie privée. Elle s’ajoute à d’autres actions : aux États-Unis, Hanan Elatr a poursuivi NSO Group en 2023, une affaire qui a atteint la Cour d’appel du 4e circuit en 2025.
Le cas met en lumière l’impunité persistante des États comme l’Arabie saoudite et des firmes comme NSO, malgré des interdictions d’exportation imposées par Israël et des sanctions américaines.
Dans un contexte où les spyware comme Pegasus continuent d’être vendus à des régimes autoritaires, cette affaire pourrait pousser à une régulation internationale plus stricte. Hanan Elatr Khashoggi elle-même a partagé l’information sur X (anciennement Twitter), amplifiant l’appel à la justice.
Sources :
Libération (8 déc. 2025) ; France 24 (8 déc. 2025) ; The Guardian (18 juil. 2021) ; New York Times (2 déc. 2018) ; Wikipedia/Pegasus (mise à jour 2025) ; Middle East Eye (11 fév. 2021) ; Amnesty International (19 juil. 2021) ; Human Rights Watch (4 nov. 2019) ; PBS Frontline (21 déc. 2021) ; Cour d’appel US 4e Cir. (21 mai 2025), Rapports du Citizen Lab et Le Figaro.