Dans un geste d’une audace budgétaire qui confine à la caricature, le Sénat a confirmé, le 15 décembre, la dissolution de l’Institut national de la consommation (INC) et de son magazine emblématique 60 Millions de consommateurs, au travers de l’article 71 du projet de loi de finances pour 2026.
Une mesure présentée comme une simple rationalisation, mais qui révèle une aberration profonde et une lâcheté politique assumée : on sacrifie un contre-pouvoir essentiel à la défense des consommateurs, au moment même où les lobbies industriels et les accords commerciaux douteux menacent plus que jamais nos assiettes et nos portefeuilles.
Depuis plus de cinquante ans, 60 Millions de consommateurs – sans publicité, indépendant et financé modestement par l’État – alerte les Français sur les contaminants alimentaires, les arnaques financières, les produits défectueux ou les pratiques abusives des grandes enseignes. Un média public unique, dont les enquêtes ont souvent forcé les pouvoirs publics à agir.
Pourtant, Bercy invoque la chute des ventes papier et un modèle « non viable » pour justifier sa liquidation d’ici mars 2026, avec une éventuelle cession au privé qui signerait la fin de son indépendance éditoriale. Coût de l’opération ? Environ 8 millions d’euros, prélevés en partie sur les subventions aux associations de consommateurs.
Mais le scandale ne s’arrête pas là.
Pourquoi s’acharner sur cette petite structure – budget annuel d’environ 11-12 millions d’euros, déficit limité à moins d’un million en 2024 – alors que l’audiovisuel public engloutit près de 4 milliards d’euros par an, financés par une fraction de la TVA ? France Télévisions, Radio France et leurs satellites accumulent déficits et doublons, avec des baisses de crédits progressives mais jamais une dissolution en vue. Arte, chaîne élitiste sans publicité commerciale, vit intégralement sur fonds publics pour un audience confidentielle. Et pendant ce temps, on laisse filer les milliards dans des structures jugées parfois redondantes par la Cour des comptes elle-même.
Cette sélectivité n’est pas une erreur : c’est une lâcheté.
L’INC est une cible facile – petite, sans lobby puissant ni syndicat bruyant. On préfère tailler dans le vif des missions qui protègent directement les citoyens, plutôt que de s’attaquer aux mammouths de l’audiovisuel public, politiquement intouchables. Une tribune publiée dans Le Monde le 9 décembre, signée par près de 200 personnalités – d’Élise Lucet à Cécile Duflot, en passant par Olivia Grégoire et Julia Cagé – dénonce justement cette « mise à mort » d’un pilier démocratique. Elles opposent les aides massives à des médias privés ou publics à l’asphyxie progressive de l’INC, dont la subvention a chuté de 6,3 millions en 2012 à 2,7 millions en 2020.
Les réactions fusent : indignation sur les réseaux sociaux, alertes des syndicats, critiques d’élus de tous bords. Car supprimer ce garde-fou indépendant, au moment où l’accord Mercosur risque d’importer des produits aux normes douteuses, relève de l’inconscience. Si cette disposition passe en commission mixte paritaire, ce sera une trahison de l’intérêt public au profit d’une austérité sélective.
Aux parlementaires de corriger cette aberration. Aux citoyens de se mobiliser. Car fermer 60 Millions de consommateurs, c’est priver 68 millions de Français d’un outil irremplaçable pour se défendre contre les abus. Une lâcheté qui coûte cher à la démocratie.
Sources :
- Sénat.fr, Rapport sur le PLF 2026, article 71.
- Le Monde, Tribune collective « Le budget 2026 organise la mise à mort de l’Institut national de la consommation », 9 décembre 2025.
- Le Figaro, « Budget 2026 : la liquidation de l’INC évaluée à 8 millions d’euros », 20 octobre 2025.
- Budget.gouv.fr et rapports parlementaires sur l’audiovisuel public (budgets 2025-2026).
- Divers articles AFP et médias (Libération, Sud Ouest, etc.) sur les réactions et chiffres financiers.