Davos 2026 : Alex Karp met l’Europe en garde, Macron appelle à la coopération multilatérale

Deux discours à moins d’une heure d’intervalle à Davos, deux diagnostics qui se frôlent sans vraiment se rejoindre. Alex Karp, PDG de Palantir Technologies, déclare sans détour que l’Europe souffre d’un retard technologique structurel majeur et que personne parmi les dirigeants politiques n’ose l’assumer. Emmanuel Macron, dans son adresse spéciale au Forum économique mondial, reconnaît le risque de vassalisation mais propose comme antidote principal une coopération multilatérale accrue avec les États-Unis et la Chine.

Karp : l’IA comme test de réalité impitoyable

Alex Karp ne prend pas de gants. Dans sa conversation avec Laurence Fink, il affirme que les États-Unis et la Chine ont déjà compris comment déployer l’intelligence artificielle à grande échelle, chacun selon son modèle, et que cet avantage va s’accélérer de manière spectaculaire :

« L’Amérique et la Chine comprennent comment faire fonctionner cela, chacun à leur manière, mais ça marche, et ça marche à grande échelle, et je pense que cela va très probablement s’accélérer bien au-delà de ce que la plupart des gens croient possible. »

Concernant l’Europe, son verdict est sans appel :

« L’adoption technologique en Europe est un problème sérieux et très, très structurel. Ce qui m’effraie le plus, c’est que je n’ai vu aucun dirigeant politique se lever et dire simplement : nous avons un problème sérieux et structurel que nous allons réparer. »

Pour lui, l’IA fonctionne comme un « pentest » : elle soumet les sociétés, les entreprises et les États à une charge extrême qui révèle ce qui tient vraiment debout et ce qui n’est que façade bureaucratique ou PowerPoint. Les nations qui supportent la pression gagnent massivement ; les autres s’effondrent.

WEF 2026 : Conversation avec Alex Karp, PDG et cofondateur de Palantir Technologies

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Macron et le paradoxe criant : dénoncer la vassalisation tout en ayant participé à la liquidation de fleurons industriels français

Le discours de Macron sur la vassalisation sonne d’autant plus creux quand on regarde le bilan industriel de ces dernières années. Sous son mandat (d’abord comme ministre de l’Économie, puis comme président), plusieurs fleurons stratégiques français ont été cédés ou affaiblis : la branche énergie d’Alstom vendue à General Electric en 2014-2015 (avec des turbines nucléaires critiques qui ont fini sous contrôle américain avant un rachat partiel coûteux par EDF), des actifs comme Technip ou Alcatel-Lucent passés sous pavillons étrangers, sans compter les critiques récurrentes sur le « bradage » de pans entiers de l’industrie (énergie, pharmacie, télécoms). Des rapports et enquêtes parlementaires ont pointé un affaiblissement de la souveraineté industrielle, avec plus de 1 500 entreprises françaises rachetées par des groupes étrangers (souvent américains) ces dix dernières années. Dénoncer aujourd’hui une vassalisation future alors que l’on a laissé – ou autorisé – la cession de pans stratégiques de notre appareil productif hier, cela révèle un paradoxe majeur : la souveraineté se perd d’abord par des choix concrets internes, pas seulement par des menaces extérieures.

WEF 2026 : Discours spécial d’Emmanuel Macron

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Ce contraste met en lumière une fracture essentielle

Alex Karp, même s’il dirige une entreprise américaine qui bénéficie largement de contrats avec le Pentagone et qui est par ailleurs largement implantée en France (santé, police, défense), dit une vérité crue : l’Europe – et donc la France – n’avance pas assez vite, n’investit pas assez massivement, et surtout n’assume pas son retard structurel. Il ne propose pas de table ronde multilatérale : il dit que le temps presse et que l’inaction est fatale.

Emmanuel Macron reconnaît le danger mais refuse de rompre avec le cadre multilatéral qui, depuis 1945, a installé la France dans une position de partenaire subordonné des États-Unis (OTAN, dollar, dépendance technologique). Inviter plus d’investissements chinois tout en dénonçant la vassalisation américaine revient à changer de suzerain, pas à reconquérir l’indépendance.

La souveraineté ne se négocie pas en situation de faiblesse.

Elle ne se construit pas en multipliant les forums à Davos, Genève ou New York où la France est devenue minoritaire. Elle exige :

  • des investissements massifs et autonomes dans une IA souveraine (sans dépendre des GAFAM ni des data centers chinois) ;
  • une préférence nationale réelle et non symbolique dans les marchés stratégiques ;
  • une réduction drastique de la dépendance aux technologies étrangères critiques (cloud, puces, logiciels de défense) ;
  • une doctrine claire : la France décide seule de ses intérêts vitaux, sans passer par des « coalitions » ou des négociations dans lesquelles elle arrive perpétuellement en position de demandeur.

Tant que nos dirigeants préféreront la coopération multilatérale à la rupture nécessaire avec les dépendances actuelles, nous ne pourrons sortir de cette situation.

Davos n’est pas l’endroit où la France redeviendra souveraine. C’est l’endroit où l’on vient expliquer pourquoi on ne l’est plus.