Lorsqu’une affaire remonte vers les cercles du pouvoir, une constante semble apparaître : la prudence institutionnelle devient la règle, et les enquêtes parlementaires se raréfient. Le refus d’ouvrir une commission d’enquête sur l’affaire Epstein en France, défendu par , relance aujourd’hui une série de questions qui dépassent largement sa seule personne et interrogent le fonctionnement du contrôle démocratique.
Pour comprendre les interrogations qui émergent, il faut revenir en arrière.
Avant son entrée en politique, Yaël Braun-Pivet a été avocate pénaliste entre 1996 et 2003 au sein du cabinet d’. Ce cabinet, considéré comme l’un des plus influents du barreau pénal français, s’est illustré depuis les années 1990 dans un grand nombre d’affaires médiatiques, souvent sensibles, mêlant pouvoir, argent et scandales judiciaires.
Dans les années 1990 et 2000, le cabinet intervient notamment dans des dossiers liés à l’affaire Elf, l’un des plus grands scandales politico-financiers de la Ve République, impliquant dirigeants d’entreprises publiques, réseaux d’influence et circuits de financement occultes. Des figures comme ou d’autres acteurs du système Elf ont été défendus à différents stades de la procédure, qui a culminé par un procès très médiatisé au début des années 2000.
À la même période, le cabinet intervient aussi dans des dossiers concernant , dont les démêlés judiciaires ont occupé pendant des années l’actualité politico-financière française, ainsi que dans le dossier dit de l’Angolagate, impliquant notamment , une affaire mêlant ventes d’armes, intermédiaires et réseaux diplomatiques.
Au fil des années 2000 et 2010, le cabinet Temime continue de défendre des personnalités très connues, y compris dans des affaires de nature sexuelle ou impliquant des accusations graves :
dans l’affaire du Carlton de Lille,
dans plusieurs procédures liées à des accusations d’agressions sexuelles,
dans une affaire d’accusation de viol finalement classée,
ou encore dans une affaire de viols et agressions sexuelles ayant conduit à une condamnation en appel.
Puis vient l’un des dossiers les plus sensibles des années récentes : celui de .
Ancien agent de mannequins, Brunel est mis en cause pour des faits présumés de viols et d’agressions sexuelles dans le cadre des enquêtes liées au réseau de . Arrêté en 2020, il est défendu par le cabinet Temime avant d’être retrouvé mort en détention en 2022.
Ce point est central, car le volet français de l’affaire Epstein ne date pas d’hier. Des témoignages et des accusations visant Brunel existent depuis les années 1990 et ont été évoqués dans plusieurs procédures civiles aux États-Unis dès les années 2010. L’enquête française, elle, n’a réellement pris de l’ampleur qu’après l’arrestation d’Epstein en 2019 et celle de Brunel en 2020.
Autrement dit, il s’agit d’un dossier ancien, complexe, et dont certains observateurs estiment que le traitement judiciaire a été particulièrement lent, voire fragmentaire. Ce constat, qu’on le partage ou non, alimente aujourd’hui l’idée chez une partie de l’opinion que la justice peut, dans certains dossiers sensibles, prendre des années avant d’aboutir — quand elle aboutit.
C’est dans ce contexte qu’intervient le refus d’une commission d’enquête parlementaire.
Les motivations avancées par Yaël Braun-Pivet sont d’ordre institutionnel : une commission d’enquête ne doit pas interférer avec une procédure judiciaire en cours, principe régulièrement invoqué au Parlement. Juridiquement, cet argument existe et a déjà été utilisé dans d’autres affaires.
Mais politiquement, ce type de décision alimente des interrogations. Car le rôle d’une commission parlementaire n’est pas de juger pénalement, mais d’examiner les responsabilités politiques, les défaillances administratives ou les mécanismes institutionnels.
Or ce n’est pas la première fois que cette question se pose.
En 2018, lors de l’affaire , Yaël Braun-Pivet présidait la commission des lois de l’Assemblée nationale. Les auditions menées à l’époque avaient été jugées par plusieurs parlementaires de l’opposition comme trop limitées et interrompues trop rapidement, tandis que la commission d’enquête du Sénat poursuivait ses investigations plus longtemps et publiait un rapport plus approfondi.
Déjà, l’argument de la prudence et du respect de la justice avait été invoqué.
Ce parallèle nourrit aujourd’hui une perception chez certains observateurs : celle d’une institution qui devient particulièrement prudente dès lors qu’une affaire touche des cercles de pouvoir, des réseaux influents ou des personnalités de premier plan.
Faut-il y voir une simple application rigoureuse des règles ?
Une culture politique de la retenue ?
Ou le signe d’un malaise plus profond dans le contrôle démocratique ?
La question mérite d’être posée, car une démocratie repose aussi sur la capacité de ses institutions à dissiper les doutes.
Et lorsque les enquêtes parlementaires n’ont pas lieu, les questions, elles, restent.
Pourquoi le Parlement renonce-t-il à enquêter précisément sur les dossiers les plus sensibles ?
Pourquoi certaines affaires semblent-elles avancer plus lentement que d’autres ?
Et surtout : existe-t-il aujourd’hui, en France, des zones que le pouvoir politique hésite à éclairer pleinement ?
Ce sont ces questions, plus que des certitudes, qui expliquent la défiance grandissante d’une partie du public envers les institutions. Et tant qu’elles resteront sans réponse claire, elles continueront de hanter le débat public.