En moins de quatre jours, le Paraguay a basculé d’une crise bancaire majeure à une crise institutionnelle sans précédent. La résolution forcée d’Ueno Bank, qui comptait près de trois millions de clients, a gelé les comptes de millions de citoyens, mis en lumière des liens d’intérêts avec le pouvoir et conduit le président Santiago Peña à annoncer sa démission, tandis que le Congrès engageait sa destitution.
Les premières alertes ignorées
Les signes avant-coureurs remontent à plusieurs mois. Dès juin 2026, la Superintendance des banques avait détecté des prêts excessifs et insuffisamment garantis accordés à des entreprises liées au Grupo Vázquez, actionnaire de contrôle d’Ueno Bank. En octobre, l’agence Fitch avait placé la perspective de la banque en négative. Pourtant, le gouvernement et le président de la Banque centrale, Carlos Carvallo (lui-même ancien dirigeant de la financière Ueno), avaient minimisé les risques.
Santiago Peña, au pouvoir depuis 2023, avait été actionnaire du holding jusqu’en mars 2025. Ueno gérait par ailleurs environ 800 à 850 millions de dollars de fonds publics, dont une large part des retraites de l’Institut de prévoyance sociale.
2 et 3 novembre : l’effondrement
Dans la nuit du 2 au 3 novembre, le conseil d’administration de la Banque centrale du Paraguay décide à l’unanimité d’ouvrir une procédure de résolution d’Ueno Bank. Après corrections comptables, le ratio de solvabilité de la banque était tombé à environ 5,56 %, très en deçà du minimum légal de 12 %.
Au matin du 3 novembre, l’application, les cartes et les agences sont bloquées. Près de trois millions de clients se retrouvent sans accès à leurs comptes. Des files d’attente se forment, les premières protestations éclatent. Le même jour, huit dirigeants sont arrêtés, dont le fondateur Miguel Vázquez. À la demande de Peña, Carlos Carvallo démissionne de la présidence de la Banque centrale.
4 novembre : la crise devient politique
Le 4 novembre, 35 députés déposent une accusation pour jugement politique (impeachment) contre le président Peña et le vice-président Pedro Alliana, invoquant conflit d’intérêts, négligence et mise en danger de fonds publics. Peña promulgue dans l’urgence une loi destinée à accélérer les remboursements via le Fonds de garantie des dépôts. Les manifestations gagnent en intensité à Asunción, avec des affrontements avec les forces de l’ordre.
La Fiscalía impute au total 27 personnes (dirigeants et proches du groupe économique).
5 novembre : démission annoncée et vote unanime
Le 5 novembre, la Chambre des députés vote à l’unanimité (78 voix pour, 0 contre) l’ouverture du jugement politique. En pleine session, Santiago Peña publie une vidéo dans laquelle il annonce sa démission, invoquant la stabilité du pays, la paix sociale et la préservation des institutions démocratiques.
Le Congrès n’obtient toutefois pas le quorum nécessaire pour accepter formellement cette démission. Des députés du parti Colorado quittent l’hémicycle, laissant la démission en suspens. Peña reste donc techniquement président. Dans la soirée, des manifestations tendues se déroulent devant le Congrès et près des bureaux d’Ueno Bank. L’ex-candidat à la présidentielle Paraguayo « Payo » Cubas est expulsé de force par des manifestants qui le traitent d’opportuniste. Le ministre de l’Intérieur Enrique Riera démissionne.
6 novembre : le Sénat prend le relais
Le 6 novembre, le Sénat, constitué en tribunal politique, reprend la procédure. Peña demande un délai de 72 heures pour préparer sa défense ; la demande est rejetée. Le président annonce qu’il se présentera pour se défendre. D’autres démissions interviennent dans l’entourage présidentiel (chef de cabinet, conseiller juridique).
Les premiers paiements du fonds de garantie aux petits déposants ont commencé, mais de nombreux clients, notamment ceux dépassant le plafond de garantie (environ 75 salaires minimums, soit près de 38 000 dollars), restent dans l’incertitude. Les enquêtes pénales se poursuivent, avec des saisies de biens de luxe liés aux dirigeants.
Une crise loin d’être soldée
En quatre jours, le Paraguay est passé d’une faillite bancaire spectaculaire à une crise politique ouverte. La démission de Santiago Peña a été annoncée mais pas formellement acceptée, le jugement politique suit son cours au Sénat, et la colère populaire ne retombe pas. Le pays, qui avait récemment obtenu sa première notation investment grade, se trouve désormais confronté à une crise financière, sociale et institutionnelle dont l’issue reste incertaine.