Un plateau de CNews qui bascule dans l’Histoire

Sur le plateau de CNews, ce samedi 24 janvier, Arno Klarsfeld a franchi une ligne que même les plus radicaux évitent de nommer. Le fils de Serge et Beate Klarsfeld – ces figures tutélaires qui ont traqué Klaus Barbie, fait tomber des criminels nazis et incarné, pendant des décennies, la mémoire intransigeante de la Shoah – a appelé sans détour à organiser « des sortes de grandes rafles » contre les étrangers visés par une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). « Comme fait Trump avec l’ICE », a-t-il précisé, assumant que de telles opérations causeraient « des injustices » inévitables, mais nécessaires au « bien de l’État ».

Le mot « rafle » : une plaie qui ne cicatrise pas

Le mot « rafle » n’est pas un terme administratif neutre en France. Il porte le poids écrasant de l’Histoire : la Rafle du Vél’ d’Hiv en 1942, les arrestations massives orchestrées par la police française pour livrer 13 000 Juifs – dont plus de 4 000 enfants – aux nazis. Des familles entières arrachées à leur domicile au petit matin, entassées dans des bus, puis dans des trains vers l’extermination. Ce mot, dans la bouche d’un descendant direct de déportés et de survivants, résonne comme un blasphème sémantique. Arno Klarsfeld, qui a grandi entouré de cette mémoire douloureuse, sait parfaitement ce qu’il évoque. Il l’a pourtant employé volontairement, en direct, pour décrire une politique d’expulsion massive qu’il juge indispensable.

La défense technique qui ne convainc personne

Il a tenté, sur X, de se retrancher derrière une définition dictionnairique (« opération policière d’interpellation de masse ») et de distinguer les faits : arrêter des « asociaux étrangers » pour les renvoyer chez eux n’aurait rien à voir avec l’envoi d’enfants juifs vers Auschwitz. Argument technique, qui ne convainc personne. Car le scandale n’est pas seulement lexical : il est moral et historique. Quand on porte un tel nom de famille, on ne joue pas avec les mots qui renvoient à la collaboration d’État et au génocide. On ne les brandit pas comme un outil rhétorique pour défendre une ligne dure sur l’immigration. On ne les banalise pas au nom d’une « stratégie politique » qui accepte explicitement des « injustices » collatérales – une dame tuée par erreur aux États-Unis, citée en exemple presque anecdotique.

La dérive d’un nom devenu marque

Arno Klarsfeld n’est pas le premier à flirter avec les extrêmes pour exister médiatiquement. Mais quand on s’appelle Klarsfeld, on n’a pas le droit à l’oubli sélectif. Le mot « rafle » n’est pas un synonyme interchangeable de « contrôle renforcé » ou de « coup de filet ». Il est une plaie ouverte. Et en l’ouvrant à nouveau, sur un plateau de télévision, au nom d’une politique trumpiste, Arno Klarsfeld n’a pas seulement choqué : il a contribué à éroder ce qui reste de sacré dans le débat public français. Un sacré que ses propres parents avaient contribué à préserver.

Silence assourdissant de Franck Tapiro

Frank Tapiro (fondateur et activiste de la DDF), présent sur le plateau ce jour-là… Ce charlatan de la communication qui a fait carrière en hurlant au scandale dès que le mot « rafle » était prononcé par d’autres… Cette fois, curieusement, n’a pas prononcé un mot, pas un froncement de sourcil, pas la moindre objection.

Une géométrie variable flagrante : tout le monde ne peut pas s’exprimer de la même façon, selon que l’on serve ou non la bonne cause du moment.

Quand le terme est employé par un Klarsfeld pour défendre une politique dure, il devient soudain acceptable. Quand il l’est par un opposant, il est « indécent », « obscène », une insulte à la mémoire.

Preuve supplémentaire que, sur ces plateaux, la morale est à géométrie variable et que Tapiro, maître en manipulation d’image, sait exactement quand fermer les yeux.

Une question qui n’est plus rhétorique

Dans quel état de déréliction morale un pays doit-il sombrer pour que le fils des Klarsfeld en arrive là ? La question, hélas, n’est plus rhétorique.