Netanyahu compare Jésus à Gengis Khan, puis rétropédale : décryptage d’une rhétorique de guerre

Il y a des phrases qui révèlent plus qu’elles ne disent. Celle que Benjamin Netanyahu a prononcée le 19 mars 2026, lors de sa première conférence de presse en anglais depuis le début de la guerre contre l’Iran, est de celles-là.

Citant l’historien américain Will Durant, le Premier ministre israélien déclare devant la presse internationale réunie à Jérusalem :

« L’histoire prouve que, malheureusement, Jésus Christ n’a aucun avantage sur Gengis Khan. Parce que si vous êtes suffisamment fort, suffisamment impitoyable, suffisamment puissant, le mal l’emportera sur le bien. L’agression l’emportera sur la modération. »

La phrase fait le tour du monde en quelques heures. La polémique est immédiate, des commentateurs la qualifiant de « blasphématoire ».
Le lendemain, Netanyahu publie sur X : « Je n’ai en aucun cas dénigré Jésus Christ lors de ma conférence de presse. »
« Encore des fausses informations sur mon attitude envers les chrétiens, qui sont protégés et prospèrent en Israël » ajoute-t-il.

Le rétropédalage est aussi rapide que prévisible. Mais il ne tient pas à l’examen.

Gengis Khan : qui est vraiment « le barbare » de cette comparaison ?

Pour comprendre ce que cette phrase implique, il faut d’abord savoir qui est Gengis Khan et pourquoi le mettre en parallèle avec la figure centrale du christianisme est, au minimum, une maladresse assumée et au pire une insulte envers tous les Chrétiens du monde.

Fondateur de l’Empire mongol au XIIIe siècle, Gengis Khan est le conquérant le plus meurtrier de l’histoire. Des dizaines de millions de morts. Des villes entières rayées de la carte.
Bagdad, 1258 : la bibliothèque, l’une des plus grandes du monde médiéval part en fumée.
Des siècles de savoir anéantis en quelques jours. Les chroniqueurs de l’époque décrivent des fleuves rouges de sang. Ce n’est pas une métaphore.

Résultat durable de cette « force impitoyable » ? Aucun. L’empire s’effondre dans la génération suivante. Ni institution. Ni droit. Ni civilisation. Éteint en moins de 150 ans.

Jésus de Nazareth, lui, n’avait ni armée ni empire. Il a été exécuté par les autorités romaines à 33 ans. Rome avait toute la force militaire du monde.
Rome n’existe plus.
Le christianisme compte aujourd’hui 2,4 milliards de fidèles, soit 31 % de la population mondiale. (Pew Research, 2023)

Si Netanyahu cherchait à illustrer la supériorité de la force brute sur le message d’amour et de paix, l’histoire lui a déjà répondu.

Le détournement de Durant : une caution intellectuelle mal utilisée

Netanyahu se défend en disant qu’il citait Will Durant.
C’est exact et c’est précisément le problème.

Dans The Lessons of History (1968), Durant écrit que l’histoire prouve que Jésus Christ n’a aucun avantage sur Gengis Khan, si l’on est suffisamment fort, impitoyable et puissant, le mal peut l’emporter sur le bien.
Mais Durant fait là un constat philosophique sur l’indifférence de la nature et de l’univers aux catégories morales humaines. Il n’écrit pas un manuel pour dirigeants en guerre. Il décrit une réalité, il ne la prescrit pas.

Netanyahu, lui, transforme cette observation en doctrine opérationnelle : puisque l’univers est indifférent, il faut être impitoyable. C’est un glissement fondamental du constat à la prescription, de la philosophie à la justification d’actes militaires.
Habiller cette transformation derrière le nom d’un intellectuel respecté, c’est précisément ce qu’on appelle un détournement de texte.

Dans sa clarification sur X, Netanyahu écrit que « Durant, fervent admirateur de Jésus Christ, affirmait que la moralité seule ne suffit pas à garantir la survie. »
C’est vrai. Mais entre « la moralité seule ne suffit pas » et « soyez impitoyables comme Gengis Khan », il y a un gouffre que Netanyahu franchit sans sourciller.

« Légitimer ses crimes au nom de la paix » : la rhétorique à nu

Le contexte de cette déclaration est essentiel. Netanyahu ne philosophe pas dans un salon. Il répond à une question sur la guerre contre l’Iran, une guerre lancée sans consultation des alliés, une guerre qui a déjà coûté des milliers de vies civiles, une guerre menée par un État condamné à de multiples reprises par les instances internationales pour violations du droit humanitaire.

La comparaison suggère que la voie de Jésus est naïve, et qu’une approche impitoyable fondée sur la loi du plus fort est ce qui permet en fin de compte au bien de triompher du mal.
Traduit en actes concrets : les bombardements sur Gaza, le Liban, la Cisjordanie, maintenant l’Iran, tout cela est présenté non pas comme de la violence, mais comme la condition nécessaire à la survie du BIEN.

C’est le cœur de la manipulation rhétorique. Netanyahu ne dit pas « nous faisons la guerre parce que nous voulons le pouvoir. »
Il dit « nous faisons la guerre parce que sans force impitoyable, le mal gagne. »
La violence devient vertu. L’expansion devient légitime défense.
Et quiconque critique les méthodes est renvoyé à sa « naïveté », ce mot qu’il prononce lui-même, avec un certain mépris.

Netanyahu et son administration ont cherché ces derniers mois à séduire les influenceurs pro-MAGA pour endiguer la montée des critiques envers Israël dans cette frange de la droite américaine.
La déclaration sur Jésus et Gengis Khan tombe au pire moment pour cet agenda : le backlash vient en partie des évangéliques conservateurs eux-mêmes, certains allant jusqu’à écrire que « toute nation qui blasphème le nom de Jésus Christ n’est pas un allié. » 

Netanyahu a réussi l’exploit de se mettre à dos une partie de sa propre base de soutien aux États-Unis en voulant justifier une guerre.

Ce que le rétropédalage confirme

Face au tollé, Netanyahu publie sur X : « Aucune offense n’était voulue. » Il invoque les fausses informations. Il assure que les chrétiens « sont protégés et prospèrent en Israël. »

Ce démenti est révélateur à sa façon. Netanyahu ne dit pas que ses mots ont été mal choisis, ni qu’il aurait dû s’exprimer différemment. Il dit que c’est une déformation, que le problème vient de ceux qui l’ont écouté, pas de lui.
C’est la même logique que le reste : jamais de responsabilité assumée, toujours un tiers à blâmer.

Et sur le fond, la doctrine « force impitoyable = survie du bien », il ne se rétracte pas d’un millimètre.
Il ne pouvait pas. C’est précisément ce que sa politique incarne depuis des décennies.

Personne n’a oublié les multiples déclarations publiques du Premier ministre sur le projet du Grand Israël. Cette démonstration brouillonne ne trompera personne.
Le gouvernement d’extrême droite qui dirige Israël aujourd’hui n’est pas dans le camp du Bien, quelle que soit la sophistication rhétorique déployée pour s’en convaincre et en convaincre les autres.

L’histoire, elle, a déjà tranché. Gengis Khan est mort depuis 800 ans. Son empire avec lui.
Le message d’Amour et de Paix de Jésus traverse toujours les siècles.

Et si l’on veut bien y réfléchir une seconde : Jésus, celui qui tendait l’autre joue, qui défendait les opprimés, qui chassait les marchands du Temple, aurait désapprouvé les crimes commis par l’armée israélienne contre des populations civiles.
Sans aucun doute.

Netanyahu peut citer Durant autant qu’il veut.
Les faits ne sont pas de son côté.

Sources : Times of Israel · Newsweek · i24NEWS · Le Parisien · Pew Research Center (2023) · Will Durant, The Lessons of History (1968) · 19-20 mars 2026