L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan viennent de franchir une étape historique en concluant un accord de défense collective.

Derrière ce rapprochement entre trois grandes puissances musulmanes se dessine une profonde recomposition régionale, accélérée par les guerres et les opérations militaires israéliennes de ces dernières années.

Le principe de l’accord signé le 7 août est particulièrement fort : une attaque contre l’un des trois États doit être considérée comme une attaque contre les trois.

Une formulation qui rappelle inévitablement le principe de défense collective de l’OTAN.

Cette nouvelle architecture réunit surtout trois puissances extrêmement complémentaires : l’argent et la puissance énergétique de l’Arabie saoudite, l’importante armée et l’industrie de défense turques et, enfin, le Pakistan, qui possède l’arme nucléaire.

Il serait cependant prématuré de parler d’une véritable « OTAN musulmane ». Aucun commandement militaire intégré comparable à celui de l’Alliance atlantique n’a été annoncé et de nombreuses modalités opérationnelles restent inconnues.

Israël, accélérateur d’une recomposition régionale

 

Cet accord n’est pas apparu en quelques semaines et il serait inexact d’affirmer qu’il a été créé uniquement en réaction à Israël.

Mais le contexte dans lequel il s’est développé est impossible à ignorer.

Ces dernières années, Israël a démontré sa capacité et sa volonté de frapper bien au-delà de ses frontières immédiates. L’attaque israélienne menée à Doha en septembre 2025 a notamment marqué les monarchies du Golfe : le territoire d’un État arabe proche des États-Unis pouvait lui aussi devenir le théâtre d’une opération militaire israélienne.

Quelques jours plus tard, Riyad et Islamabad officialisaient leur accord de défense mutuelle. Celui-ci était déjà en préparation auparavant, mais sa signature intervenait dans un environnement sécuritaire profondément transformé.

Depuis, la Turquie s’est progressivement rapprochée de cette architecture.

Israël avait d’ailleurs manifesté son hostilité à l’élargissement potentiel de cette coopération à Ankara. Le Parlement britannique relevait encore récemment que cette opposition israélienne était notamment liée aux relations particulièrement tendues entre Israël et la Turquie ainsi qu’aux positions d’Ankara sur Gaza.

Le doute sur le protecteur américain

 

Mais derrière Israël se trouve une autre question, probablement encore plus importante : les États de la région peuvent-ils toujours compter exclusivement sur Washington pour assurer leur sécurité ?

 

Pendant des décennies, le système était relativement simple

 

Les monarchies du Golfe entretenaient des relations stratégiques avec les États-Unis et, en échange, bénéficiaient implicitement de leur protection militaire.

 

Les conflits récents ont sérieusement ébranlé cette certitude

 

Pour Riyad, multiplier les partenaires militaires permet donc de ne plus placer tous ses œufs dans le même panier.

L’Arabie saoudite ne rompt pas avec les États-Unis. Elle continue au contraire d’entretenir avec Washington une relation militaire considérable.

Mais elle cherche désormais d’autres garanties.

Et le Pakistan lui en apporte une particulièrement symbolique.

Car Islamabad possède ce que ni Riyad ni Ankara ne possèdent : l’arme nucléaire.

Rien ne permet cependant d’affirmer aujourd’hui que l’arsenal nucléaire pakistanais constitue officiellement un « parapluie nucléaire » au-dessus de l’Arabie saoudite et de la Turquie.

Cette ambiguïté participe néanmoins à la puissance dissuasive du nouvel ensemble.

 

Un avertissement adressé à toute la région

 

Il serait également réducteur de qualifier cette alliance de simple front « anti-Israël ».

L’Arabie saoudite doit également prendre en compte l’Iran et ses alliés régionaux. Début août encore, Riyad disait craindre des attaques coordonnées de groupes soutenus par Téhéran contre ses infrastructures. Le Pakistan, de son côté, conserve évidemment l’Inde au cœur de sa doctrine stratégique.

Ce pacte répond donc à plusieurs menaces différentes.

Mais pour Israël, son apparition constitue malgré tout un changement majeur.

L’Arabie saoudite n’a toujours pas rejoint les accords d’Abraham et ne reconnaît toujours pas officiellement l’État hébreu. La Turquie, malgré ses relations diplomatiques avec Israël, est devenue l’un de ses adversaires politiques les plus virulents dans la région.

Et ces deux puissances disposent désormais d’un accord de défense avec le seul État musulman doté officiellement de l’arme nucléaire.

 

Le Moyen-Orient cherche-t-il à s’émanciper de Washington ?

 

C’est peut-être finalement la véritable histoire derrière cet accord.

Pendant des décennies, l’équilibre sécuritaire régional s’est organisé autour des États-Unis.

Aujourd’hui, plusieurs puissances semblent vouloir construire des mécanismes de sécurité qui ne dépendent plus exclusivement de Washington.

L’Arabie saoudite apporte sa puissance financière.

La Turquie apporte son armée et son industrie militaire.

Le Pakistan apporte son poids démographique, son armée et sa dissuasion nucléaire.

Israël n’a probablement pas créé à lui seul cette alliance. Mais ses interventions militaires régionales ont incontestablement contribué au climat stratégique qui pousse désormais plusieurs puissances musulmanes à rechercher leurs propres garanties de sécurité.

Et c’est peut-être là le paradoxe.

 

À force de vouloir démontrer qu’il pouvait frapper ses ennemis presque partout dans la région, Israël pourrait avoir contribué à accélérer précisément ce qu’il avait intérêt à éviter :

l’émergence d’un nouvel axe militaire capable, demain, de lui opposer une véritable puissance de dissuasion.