Présenté le 17 septembre 2026 par la Commission européenne, le KIDS Act veut profondément transformer l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, aux plateformes vidéo, aux jeux en ligne et même aux intelligences artificielles. Officiellement, l’objectif est simple : protéger les enfants d’un environnement numérique devenu trop addictif et parfois dangereux. Mais derrière cette ambition difficilement contestable apparaît une question autrement plus sensible : pour savoir qui est mineur, comment vérifier l’âge de tout le monde ? Et sommes-nous en train de construire, au nom de la protection de l’enfance, une infrastructure européenne de certification des internautes ?
Une idée préparée depuis 2025
Le KIDS Act n’est pas apparu soudainement le 17 septembre.
Ursula von der Leyen avait annoncé dès son discours sur l’état de l’Union de 2025 la création d’un groupe spécial consacré à la sécurité des enfants en ligne. Celui-ci a commencé ses travaux en mars 2026 et réunissait plus de 60 experts et représentants issus notamment de la psychiatrie infantile, de la santé publique, des neurosciences, des technologies, de la société civile, mais également des parents, enseignants et jeunes.
Le groupe était coprésidé par la chercheuse française Maria Melchior et le psychiatre allemand Jörg M. Fegert.
Après trois réunions entre mars et juin, il a remis son rapport à Ursula von der Leyen en juillet 2026. Parmi ses recommandations figuraient déjà des restrictions européennes d’accès aux réseaux sociaux et autres services numériques, des règles de conception adaptées aux enfants et des systèmes de vérification de l’âge respectueux, selon ses auteurs, de la vie privée.
Le Parlement européen avait lui-même réclamé dès novembre 2025 un renforcement des règles, avec notamment une limite numérique harmonisée de 16 ans pour certains services, avec possibilité d’accès à partir de 13 ans sous certaines conditions et avec consentement parental.
Pendant ce temps, plusieurs gouvernements européens avançaient chacun de leur côté. France, Italie, Grèce, Autriche, Belgique, Pologne ou encore Norvège ont travaillé sur différentes restrictions. Pour Bruxelles, cette multiplication des législations nationales risquait de créer un véritable puzzle réglementaire.
La Commission a donc choisi l’harmonisation.
Le 17 septembre 2026, elle a officiellement présenté le EU KIDS Act, acronyme de EU Keeping Internet Digital Spaces Accountable and Trustworthy. Il s’agit juridiquement d’une proposition de règlement européen, référencée COM(2026) 681.
Ce que le KIDS Act veut réellement changer
Le principe le plus spectaculaire concerne l’âge.
Avant 13 ans, plus de compte personnel sur les réseaux sociaux.
Entre 13 et 15 ans, un adolescent pourrait disposer d’un compte limité placé sous le contrôle d’un parent ou responsable légal. Les outils parentaux resteraient activés, les contacts devraient être approuvés et le temps d’utilisation serait limité à une heure quotidienne.
À partir de 15 ans, le jeune pourrait ouvrir et gérer son propre compte.
Mais réduire le KIDS Act à une interdiction de TikTok pour les enfants serait une erreur.
Le texte s’attaque directement à l’architecture des plateformes.
Pour les mineurs, Bruxelles veut limiter ou interdire les mécanismes destinés à provoquer une utilisation compulsive : défilement infini, lecture automatique sans fin, certaines notifications, systèmes de récompenses ou encore ces fameuses « streaks » qui incitent l’utilisateur à revenir quotidiennement.
Les profils des enfants devront être privés par défaut. Les contacts avec des inconnus seront fortement restreints. Les systèmes de recommandation destinés aux mineurs ne devront plus être optimisés simplement pour maximiser leur engagement.
Et Bruxelles ne vise plus uniquement les réseaux sociaux.
Jeux en ligne, plateformes vidéo, magasins d’applications, chatbots et « compagnons » utilisant l’intelligence artificielle entrent également dans le périmètre.
Concernant les IA, le projet prévoit notamment qu’elles ne puissent pas utiliser auprès des mineurs des mécanismes susceptibles de créer une dépendance émotionnelle.
L’objectif officiel est assumé : faire porter davantage la responsabilité sur les entreprises technologiques.
Les très grandes plateformes, celles comptant au moins 45 millions d’utilisateurs mensuels dans l’Union européenne, devront notamment présenter un plan démontrant qu’elles respectent les obligations, avec contrôle par des auditeurs indépendants. Les sanctions pourront atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel.
Sur beaucoup de ces mesures, difficile de nier qu’il existe un problème réel. Les réseaux sociaux sont précisément construits pour retenir notre attention, et les enfants constituent un public particulièrement vulnérable.
Mais une difficulté technique surgit immédiatement.
Comment TikTok peut-il savoir qu’un utilisateur a 12, 14, 17 ou 45 ans ?
Pour protéger les mineurs, il faut savoir qui est majeur
Aujourd’hui, la méthode est presque comique : on demande une date de naissance.
Un enfant de 12 ans peut donc expliquer très sérieusement à Instagram qu’il est né en 1982 et poursuivre sa journée.
Le KIDS Act veut mettre fin à cette fiction.
La Commission écrit explicitement que l’âge autodéclaré ne suffira plus.
Lors de l’ouverture d’un nouveau compte sur les services concernés, l’accès devra passer par une véritable vérification de l’âge.
Et les anciens comptes ne sont pas oubliés.
Dans les six mois suivant l’application des règles, les plateformes devront déterminer si les titulaires de comptes existants ont moins de 15 ans. Lorsqu’elles ne pourront pas établir leur âge, une vérification pourra être nécessaire. La Commission précise toutefois que lorsqu’une plateforme peut déjà déterminer avec un degré élevé de confiance qu’un utilisateur est adulte, aucune nouvelle vérification ne sera nécessaire.
C’est ici que le KIDS Act cesse d’être uniquement une affaire concernant les enfants.
Parce que pour distinguer les mineurs des adultes, il faut nécessairement disposer d’un moyen permettant de certifier l’âge des utilisateurs.
Et Bruxelles prépare précisément cette infrastructure.
Non, vous ne donnerez pas nécessairement votre carte d’identité à TikTok
Il faut ici éviter une confusion importante.
Le KIDS Act ne prévoit pas que chaque Européen envoie la photographie de sa carte d’identité à Facebook, TikTok ou X.
La Commission prévoit des solutions de vérification indépendantes des plateformes, notamment son application européenne de vérification de l’âge et, à terme, le portefeuille européen d’identité numérique.
Le principe repose sur ce que l’on appelle une « preuve à divulgation nulle de connaissance », ou zero-knowledge proof.
Schématiquement, un organisme ou système fiable certifie votre âge. Lorsque TikTok demande ensuite si vous avez plus de 15 ans, il ne reçoit théoriquement qu’une réponse :
Oui.
Il ne reçoit ni votre nom, ni votre adresse, ni votre date de naissance.
La Commission affirme même que le système devra empêcher la plateforme d’utiliser cette opération pour identifier, localiser, suivre ou profiler l’utilisateur. Chaque État membre devra proposer au moins une méthode gratuite, y compris aux personnes ne disposant pas d’une identité numérique.
C’est une distinction fondamentale.
Affirmer aujourd’hui que « Bruxelles va obliger chaque utilisateur à donner son identité aux réseaux sociaux » serait donc faux.
Mais cela ne signifie absolument pas que le débat sur l’anonymat soit clos.
Au contraire.
La question que Contre7 préfère poser maintenant plutôt que dans cinq ans
Nous allons donc jouer notre rôle de « bons complotistes ».
Pas celui qui invente un complot dont il ne possède aucune preuve.
Celui qui regarde l’infrastructure que l’on construit aujourd’hui et demande ce qu’elle permettra techniquement demain.
La Commission elle-même reconnaît dans son projet que les systèmes de vérification de l’âge peuvent avoir des conséquences importantes sur la vie privée, la liberté d’expression, la participation et la non-discrimination. C’est précisément pour cette raison qu’elle inscrit des garanties de proportionnalité, de sécurité et de confidentialité dans le texte.
Il existe donc bien un enjeu de libertés publiques. Bruxelles ne le nie d’ailleurs pas.
Aujourd’hui, la promesse est claire : l’intermédiaire certifie uniquement une caractéristique, votre âge, et le réseau social ignore votre identité.
Très bien.
Mais une fois cette infrastructure généralisée à des centaines de millions d’Européens, la question devient politique autant que technique.
Aujourd’hui : « Avez-vous plus de 15 ans ? »
Demain, cette même architecture pourrait-elle techniquement certifier : « êtes-vous résident européen ? », « êtes-vous majeur ? », « avez-vous le droit d’accéder à ce service ? » ou d’autres attributs ?
Cela ne signifie pas que l’Union européenne a décidé de le faire.
Cela signifie qu’une infrastructure capable de
certifier des attributs numériques est en train d’être construite et qu’il est légitime de demander quelles limites juridiques empêcheront l’extension future de ses usages.
D’autant que la Commission ne cache absolument pas le lien avec le futur portefeuille européen d’identité numérique : sa propre documentation indique que celui-ci pourra à terme participer à la vérification de l’âge.
Le véritable débat est donc peut-être moins : « TikTok connaîtra-t-il mon nom ? »
La réponse officielle est non.
La question plus intéressante devient : l’accès anonyme à certains espaces numériques va-t-il progressivement dépendre de la présentation d’une certification délivrée par une infrastructure d’identité ou de confiance ?
Ce n’est pas la même chose. Mais ce n’est pas anodin non plus.
Une protection des enfants qui pose aussi une question de pouvoir
Il faut également retourner le raisonnement.
Le KIDS Act repose sur un objectif qui bénéficie naturellement d’une forte acceptabilité sociale : protéger les enfants.
Selon l’Eurobaromètre 2026 cité par la Commission, 92 % des Européens interrogés considèrent comme prioritaire le renforcement de la protection des enfants et des jeunes en ligne.
Qui souhaite défendre le cyberharcèlement, les prédateurs sexuels ou l’addiction numérique des adolescents ? Personne, évidemment.
C’est justement pourquoi le débat démocratique doit porter non seulement sur l’objectif, mais sur les moyens employés pour l’atteindre.
On peut parfaitement considérer qu’un enfant de 11 ans n’a rien à faire seul sur certains réseaux sociaux tout en s’interrogeant sur la création d’une infrastructure de vérification de l’âge touchant potentiellement l’ensemble de la population.
Ces deux positions ne sont absolument pas contradictoires.
La question mérite d’autant plus d’être posée que le texte envisage déjà le cas des adultes. Sa documentation officielle explique que la plupart des titulaires adultes de comptes existants n’auront pas besoin d’une nouvelle vérification lorsque leur plateforme peut déjà estimer leur âge à partir de plusieurs signaux.
Et parmi les exemples cités figurent notamment l’ancienneté du compte ou les informations de carte bancaire.
Voilà un détail beaucoup plus intéressant qu’un grand discours sur Big Brother.
Une plateforme pourra donc soit disposer d’indices suffisants pour conclure que vous êtes adulte, soit vous demander une certification.
La protection des mineurs entraîne ainsi nécessairement la catégorisation des utilisateurs entre différentes tranches d’âge.
Ce n’est pas encore l’identification généralisée des internautes.
Mais c’est incontestablement la fin progressive du simple « croyez-moi sur parole, j’ai 18 ans ».
Quand le KIDS Act entrera-t-il en vigueur ?
Pas demain.
Le 17 septembre, la Commission européenne a proposé le KIDS Act. Elle ne l’a pas transformé magiquement en loi applicable aux 27 États membres, malgré cette charmante tendance institutionnelle à présenter les projets comme si le générique de fin était déjà lancé.
Le texte doit maintenant passer par la procédure législative européenne. Le Parlement européen et le Conseil, qui représente les États membres, vont l’examiner et pourront le modifier avant son adoption éventuelle.
Il n’existe donc aucune date certaine d’application au 18 septembre 2026.
Le projet actuellement déposé prévoit qu’une fois définitivement adopté et publié au Journal officiel de l’Union européenne, le règlement entrerait en vigueur vingt jours après sa publication.
L’essentiel de ses dispositions deviendrait ensuite applicable six mois plus tard. Certaines dispositions disposent de calendriers différents.
Comme il s’agit d’un règlement européen et non d’une directive, le texte définitif serait directement applicable dans les États membres, sans nécessiter une transposition nationale classique.
Reste donc à surveiller les négociations.
Car entre le texte présenté par Ursula von der Leyen le 17 septembre et celui qui pourrait un jour entrer en vigueur, beaucoup de choses peuvent encore changer.
Protéger les enfants, certainement. Abandonner les questions, certainement pas.
Le KIDS Act contient des mesures que beaucoup de parents pourraient considérer comme parfaitement raisonnables : comptes privés, limitation des contacts avec des inconnus, lutte contre les mécanismes addictifs, restrictions sur certaines IA, contrôle parental et responsabilité accrue des géants du numérique.
Mais il introduit également un changement beaucoup plus profond.
L’âge devient une information qu’il faudra pouvoir certifier pour accéder à certains services numériques.
La Commission promet que cette certification restera anonyme, décentralisée et impossible à utiliser pour suivre les internautes.
Ces garanties doivent être prises en compte.
Mais elles doivent également être surveillées.
Car l’histoire des technologies numériques nous a appris quelque chose de très simple : il existe une différence entre ce qu’une infrastructure est autorisée à faire aujourd’hui et ce qu’elle permettra techniquement de faire demain.
Le KIDS Act ne supprime pas aujourd’hui l’anonymat sur Internet.
Il serait malhonnête de l’affirmer.
Mais il participe à la construction d’un Internet dans lequel certaines portes ne pourront plus être franchies sur simple déclaration : il faudra présenter une preuve numérique certifiée.
Pour l’instant, cette preuve dira seulement :
« J’ai l’âge requis. »
La véritable question politique est donc de savoir si elle dira toujours uniquement cela dans dix ans.
C’est précisément maintenant, avant que l’infrastructure ne devienne banale et invisible, qu’il faut poser la question.