Répression historique des lycéens, policiers en civil, violences de l’ultradroite, attentat raciste de Trappes : à quelques mois de la présidentielle, le spectre d’une stratégie de la tension plane sur la France.

Des milliers de mineurs placés en garde à vue, des adolescents mutilés par des armes policières, des agents en civil filmés dans des circonstances troublantes, des groupes identitaires attaquant des manifestants avant de se replier derrière les forces de l’ordre et, désormais, un attentat terroriste raciste dans les Yvelines. En quelques semaines, la France s’est enfoncée dans une crise sociale et sécuritaire d’une gravité exceptionnelle. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, une question dérangeante mérite d’être posée : le gouvernement subit-il réellement cette escalade ou contribue-t-il à entretenir un climat de confrontation dont certains pourraient tirer profit politiquement ?

Depuis plusieurs semaines, les événements se succèdent à une vitesse vertigineuse. Une jeunesse mobilisée pour défendre l’école publique se retrouve confrontée à un dispositif policier d’une ampleur historique. Des violences éclatent, les interpellations se multiplient et les revendications initiales disparaissent progressivement derrière les images d’affrontements. Puis surgissent des groupes d’ultradroite qui prétendent défendre les commerces tout en participant eux-mêmes à des agressions. Enfin, un homme ouvre le feu sur des personnes noires et arabes, affirmant, selon les premiers éléments de l’enquête, vouloir venger des commerçants victimes de pillages.

Présentés séparément, ces événements semblent relever de crises différentes. Pourtant, leur enchaînement révèle une mécanique politique particulièrement inquiétante. D’un côté, des manifestants progressivement assimilés aux casseurs, avec une dimension raciale qui s’invite dans le débat. De l’autre, des militants identitaires qui cherchent à se présenter comme les défenseurs de l’ordre et de la sécurité. Entre les deux, un pouvoir qui multiplie les déclarations de fermeté et dont certaines décisions semblent davantage alimenter la confrontation que favoriser l’apaisement.

Il serait prématuré d’affirmer que le gouvernement orchestre secrètement ces violences. Aucune preuve publique ne permet aujourd’hui d’établir une telle opération. Mais il serait tout aussi naïf de considérer que les décisions politiques n’ont aucune influence sur l’évolution de la crise. Un gouvernement dispose des services de renseignement, des forces de police, des moyens judiciaires et de la capacité d’engager le dialogue social. Lorsqu’une situation se dégrade malgré ces instruments, il devient légitime d’interroger non seulement son efficacité, mais aussi ses choix et les intérêts politiques auxquels ils peuvent répondre.

UNE RÉPRESSION HISTORIQUE : COMMENT LE GOUVERNEMENT A TRANSFORMÉ UNE RÉVOLTE LYCÉENNE EN CRISE SÉCURITAIRE

À l’origine, les revendications des lycéens n’avaient rien d’insurrectionnel. Les jeunes mobilisés dénonçaient le manque d’enseignants, les classes surchargées, la dégradation des établissements scolaires et les difficultés croissantes rencontrées dans l’enseignement public. Des revendications sociales auxquelles un gouvernement aurait pu répondre par le dialogue, des engagements budgétaires et des négociations. Pourtant, c’est une réponse essentiellement sécuritaire qui s’est imposée dans les premières semaines de mobilisation.

Le 9 octobre, le ministère de la Justice faisait état de 6 877 gardes à vue, dont 5 890 mineurs. Quelques jours plus tard, le bilan atteignait déjà 7 950 gardes à vue, dont 6 773 mineurs, selon les chiffres gouvernementaux rapportés le 14 octobre. Une ampleur exceptionnelle, qui dépasse certains épisodes parmi les plus tendus de l’histoire sociale récente. Le 1er octobre, à lui seul, 1 949 personnes avaient été interpellées, soit davantage que lors de la journée du 8 décembre 2018, au plus fort de la mobilisation des Gilets jaunes. Il faut naturellement distinguer les manifestants pacifiques des auteurs de violences, mais ces chiffres interrogent la proportionnalité des moyens employés contre un mouvement composé majoritairement d’adolescents.

Les images diffusées depuis le début du mouvement rendent cette interrogation encore plus préoccupante. À Lens, un adolescent de 15 ans perd une main après l’explosion d’une grenade utilisée lors d’une intervention policière. Dans le Val-d’Oise, un lycéen de 14 ans est grièvement blessé à la mâchoire par un tir policier à bout portant. À Alençon, une adolescente est filmée alors qu’un fonctionnaire exerce une prise au cou sur elle. À Dunkerque, un véhicule de police est filmé fonçant à plusieurs reprises en direction de jeunes manifestants. Ces événements ont donné lieu à des investigations et à des interrogations sur les conditions d’emploi de la force. Amnesty International a publiquement dénoncé le recours disproportionné à certaines méthodes de maintien de l’ordre, tandis que les Nations unies ont rappelé la nécessité d’un usage proportionné de la force.

Mais un autre élément mérite une attention particulière : la manière dont le gouvernement a tenté, dès les premiers jours, de définir politiquement le mouvement. Le 1er octobre, le Premier ministre Sébastien Lecornu accusait La France insoumise et des organisations d’extrême gauche d’être à l’origine de la mobilisation. Pour appuyer cette thèse, Matignon invoquait des renseignements policiers. Or, une enquête publiée le 2 octobre par Le Monde révélait que la note utilisée concernait uniquement la Seine-Saint-Denis et reposait sur des observations limitées. Sur 27 actions étudiées, la présence de syndicalistes, d’étudiants ou d’élus de gauche n’était mentionnée qu’à six reprises. Cela n’avait pourtant pas empêché les autorités d’évoquer une instrumentalisation politique du mouvement.

Cette séquence est essentielle. Avant même que les revendications des lycéens aient trouvé une réponse satisfaisante, le gouvernement cherchait déjà à identifier des responsables politiques derrière la contestation. Le message était limpide : ces adolescents ne seraient pas simplement des élèves en colère, mais les instruments d’organisations radicales poursuivant un objectif de déstabilisation. Une telle présentation permet de déplacer le débat. On ne parle plus seulement de professeurs absents ou de classes surchargées, mais d’une menace politique et sécuritaire contre laquelle l’État devrait se défendre.

C’est précisément à cet endroit que naît le soupçon d’une stratégie de la tension. Le gouvernement savait que des interventions policières massives risquaient d’aggraver la colère. Il savait que des blessures graves pouvaient provoquer une radicalisation du mouvement. Il savait que l’association entre mobilisation lycéenne et extrême gauche pouvait contribuer à délégitimer les revendications. Pourtant, ces choix ont été assumés. La question n’est donc plus seulement de savoir si les autorités ont commis des erreurs, mais si elles ont accepté le risque d’une escalade pour imposer une lecture sécuritaire de la crise.

Les vidéos montrant des policiers en civil renforcent ces interrogations. À Aubervilliers, un agent est filmé frappant à plusieurs reprises la vitrine d’un restaurant dans lequel des jeunes se sont réfugiés. À Metz et à Reims, d’autres séquences montrent des policiers en civil lançant des projectiles, avant que leur appartenance aux forces de l’ordre soit confirmée. Les autorités ont fourni des explications sur certaines interventions, notamment concernant l’utilisation de moyens lacrymogènes. Ces images ne démontrent pas que des policiers auraient reçu l’ordre de provoquer des émeutes. Elles montrent néanmoins à quel point des opérations conduites par des agents difficilement identifiables peuvent entretenir la confusion au milieu des affrontements.

Des vidéos montrant des individus cagoulés incendiant du mobilier urbain ont également circulé, accompagnées d’accusations visant de supposés policiers infiltrés. Leur identité n’ayant pas été établie, ces accusations ne peuvent pas être présentées comme des faits. Mais les séquences authentifiées concernant des agents en civil suffisent à justifier une enquête approfondie sur les méthodes employées, les consignes données et leurs conséquences sur le déroulement des manifestations. Car si des agents de l’État participaient volontairement à la création de désordres destinés à discréditer une contestation, nous ne serions plus face à de simples dérives policières, mais à une atteinte majeure au fonctionnement démocratique.

ULTRADROITE, POLICE ET ATTENTAT RACISTE : LA CONSTRUCTION D’UNE CONFRONTATION ENTRE DEUX FRANCE

Le 24 octobre marque une nouvelle étape dans cette escalade. Dans plusieurs villes françaises, des groupes identitaires interviennent en marge des manifestations en prétendant défendre les commerces contre les dégradations. Mais les images diffusées racontent une réalité bien différente. À Rouen, des militants d’ultradroite frappent des manifestants. À Nancy, des individus cagoulés lancent des projectiles avant de se replier derrière les forces de l’ordre. À Nice, une centaine de militants identitaires convergent vers le centre-ville dans l’objectif d’affronter physiquement leurs adversaires politiques. Des équipements susceptibles d’être utilisés lors d’affrontements sont retrouvés dans des véhicules.

Ces individus ne peuvent pas être présentés comme de simples citoyens venus pacifiquement protéger des vitrines. Plusieurs d’entre eux ont participé à des violences politiques. Pourtant, certaines vidéos montrent des militants capables de rejoindre ou de traverser des dispositifs policiers sans être immédiatement interpellés. Laurent Nuñez a publiquement rejeté les accusations de protection de l’ultradroite. Mais ce démenti ne répond pas, à lui seul, aux interrogations soulevées par les images. Pourquoi certains agresseurs ont-ils pu se replier derrière les forces de l’ordre ? Quelles consignes avaient reçu les unités présentes ? Des interpellations ont-elles été effectuées ultérieurement ? Et surtout, pourquoi les autorités, qui avaient identifié les appels de mouvances identitaires à intervenir, n’ont-elles pas empêché davantage de confrontations ?

La comparaison avec la répression du mouvement lycéen est politiquement explosive. D’un côté, des milliers d’adolescents placés en garde à vue, parfois dans des circonstances contestées. De l’autre, des militants identitaires filmés dans des affrontements et qui semblent, sur certaines séquences, bénéficier d’une liberté de mouvement difficilement compréhensible. Ces images ne prouvent pas l’existence d’une alliance entre la police et l’ultradroite. Elles rendent néanmoins indispensable une vérification indépendante du traitement réservé aux différents protagonistes. Car si la fermeté de l’État varie selon l’identité politique des personnes impliquées, c’est le principe même d’égalité devant la loi qui est menacé.

Le problème est d’autant plus grave que ces événements participent à l’installation d’un récit politique particulièrement dangereux. D’un côté, la figure du manifestant, progressivement confondue avec celle du casseur, du jeune de quartier populaire, parfois noir ou arabe. De l’autre, celle du militant identitaire, présenté par ses soutiens comme un protecteur des commerces et un défenseur de l’ordre. Cette opposition n’est pas seulement caricaturale. Elle contribue à racialiser une crise qui, à l’origine, portait sur des revendications sociales. Elle transforme des conflits politiques et économiques en affrontements supposés entre populations.

Le 23 octobre, cette logique raciste trouve une expression meurtrière à Trappes et à La Verrière. Un homme de 39 ans, Kévin T., ouvre le feu sur plusieurs personnes. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, est tué. Le bilan communiqué le 26 octobre par le Parquet national antiterroriste fait état de sept blessés, dont quatre graves. Au moins 128 coups de feu auraient été tirés au cours d’un parcours comprenant huit scènes de crime. Parmi les personnes visées figurent des enfants. Le suspect est interpellé avec un pistolet-mitrailleur Sten et différents équipements, dont un brassard de police. L’enquête est ouverte sous une qualification terroriste assortie d’une circonstance aggravante raciste.

Selon les informations recueillies par Le Monde, le suspect aurait déclaré au moment de son interpellation vouloir venger les commerçants victimes des dégradations commises lors des manifestations du 17 octobre. Pour cela, il aurait choisi de cibler des personnes noires et arabes. Cette déclaration présumée est capitale. Elle révèle comment, dans l’esprit d’un individu, les violences commises par certains peuvent être attribuées collectivement à des populations entières en raison de leur origine. Des commerces sont pillés, des affrontements éclatent, et un homme décide que des personnes doivent mourir parce qu’elles sont noires ou arabes. Voilà jusqu’où peut conduire la logique de culpabilité collective.

Le profil du suspect soulève par ailleurs de nombreuses questions. Les enquêteurs ont découvert à son domicile un exemplaire de Mein Kampf, mais également un Coran. Plusieurs proches l’ont décrit comme raciste, sans le présenter comme un militant structuré de l’ultradroite. Son parcours idéologique demeure donc à préciser. Sa garde à vue a été interrompue pour des vérifications psychiatriques avant de reprendre le lundi 26 octobre, après qu’un expert a jugé son état compatible avec cette mesure. Le suspect conteste la motivation raciste des faits, tandis que le parquet maintient cette qualification dans l’enquête. Ces éléments doivent être examinés rigoureusement, sans transformer les particularités de son parcours en preuves d’une manipulation qui n’est pas établie.

L’attentat provoque une onde de choc. La colère monte dans les quartiers populaires et au sein des organisations antiracistes. Des voix dénoncent l’insuffisance de la protection accordée aux populations ciblées par les violences racistes. La question de l’autodéfense réapparaît et, avec elle, la référence historique aux Black Dragons, mouvement associé à la lutte contre les agressions racistes. Rien ne permet aujourd’hui de confirmer une reconstitution structurée de cette organisation. Mais le retour de cette référence traduit une inquiétude profonde : celle de citoyens qui pourraient finir par considérer que les institutions ne sont plus capables d’assurer leur sécurité.

C’est ici que le risque de fracture nationale devient particulièrement préoccupant. D’un côté, des groupes identitaires prétendent protéger les commerces et les habitants contre les violences urbaines. De l’autre, des militants antiracistes envisagent de s’organiser pour défendre les populations visées par les agressions racistes. Chaque camp peut alors justifier sa mobilisation par les violences de l’autre. Chaque affrontement risque de préparer le suivant. Et l’État, qui devrait empêcher cette spirale, apparaît au centre d’interrogations sur ses méthodes, ses priorités et son impartialité.

La question devient alors redoutable : assistons-nous à une crise que le gouvernement ne parvient plus à maîtriser, ou à une polarisation dont certains responsables ont compris qu’elle pouvait servir leurs intérêts politiques ?

PRÉSIDENTIELLE 2027 : LE SPECTRE D’UNE STRATÉGIE DE LA TENSION

Il existe dans l’histoire politique européenne un concept qui mérite aujourd’hui d’être réexaminé : la stratégie de la tension. Cette expression renvoie notamment à des pratiques consistant à exploiter, encourager ou organiser un climat de violence afin de provoquer un sentiment d’insécurité et d’orienter l’opinion publique vers des réponses autoritaires. L’histoire italienne des années de plomb a montré que des réseaux extrémistes et certains acteurs liés aux appareils d’État ont pu participer à des opérations de déstabilisation. Il ne s’agit pas de prétendre que la France connaît aujourd’hui une situation identique, mais de rappeler que l’instrumentalisation politique de la violence n’est pas une invention des théoriciens du complot. Elle appartient à l’histoire documentée de plusieurs démocraties.

En France, les événements de septembre et d’octobre 2026 présentent une succession particulièrement troublante. Une mobilisation lycéenne est confrontée à une répression exceptionnelle. Des policiers en civil apparaissent sur des vidéos controversées. Le gouvernement accuse rapidement l’extrême gauche d’instrumentaliser les adolescents. Des groupes identitaires violents interviennent dans les manifestations. Certaines séquences interrogent l’attitude des forces de l’ordre à leur égard. Enfin, un attentat raciste vient brutalement renforcer les tensions entre citoyens. Aucun de ces éléments ne prouve, à lui seul ou par leur accumulation, l’existence d’un plan concerté. Mais leur enchaînement justifie une investigation sur les décisions politiques qui ont accompagné l’escalade.

Car le calendrier ne peut pas être ignoré. Dans quelques mois, les Français seront appelés à élire leur prochain président. Or, les questions de sécurité, d’immigration, d’autorité et d’identité nationale occupent déjà une place centrale dans le débat politique. Plus les affrontements se multiplient, plus les responsables qui promettent le rétablissement de l’ordre peuvent espérer imposer leurs thèmes. Une mobilisation sociale qui réclamait des enseignants se retrouve ainsi reléguée derrière des images d’incendies, de pillages et de confrontations. Les problèmes de l’école publique n’ont pas disparu, mais ils sont désormais concurrencés par un débat sécuritaire omniprésent.

Cette transformation du débat constitue l’un des éléments les plus révélateurs de la crise. Le gouvernement n’a pas besoin d’avoir organisé les violences pour en exploiter politiquement les conséquences. Il lui suffit de privilégier certaines réponses, d’imposer certains discours et de présenter la situation sous un angle particulier. Mais une hypothèse plus grave mérite également d’être examinée : celle d’un pouvoir qui, connaissant les risques d’escalade, choisirait de ne pas prendre toutes les mesures nécessaires à l’apaisement parce qu’un climat de tension pourrait servir une stratégie politique. Cette hypothèse reste à démontrer. Elle ne peut cependant pas être écartée au seul motif qu’elle met en cause les intentions du gouvernement.

Le comportement de l’exécutif face au mouvement lycéen illustre parfaitement cette interrogation. Dès le début de la mobilisation, les autorités ont choisi de mettre en avant une supposée instrumentalisation par l’extrême gauche. Elles ont ensuite assumé un dispositif répressif massif, malgré les alertes sur les violences et les blessures infligées à des mineurs. Lorsque des groupes identitaires ont commencé à intervenir, les autorités ont condamné leurs violences tout en devant répondre à des accusations de traitement différencié. À chaque étape, le discours officiel a insisté sur la nécessité de maintenir l’ordre. Mais à chaque étape, la confrontation s’est aggravée.

Faut-il y voir une succession d’erreurs politiques, une incapacité à maîtriser la situation ou une volonté de déplacer le débat national vers les questions sécuritaires ? Il appartient aux journalistes, aux parlementaires et, si nécessaire, à la justice de rechercher les éléments permettant de répondre. Les consignes données aux forces de l’ordre, les notes des services de renseignement, les décisions prises lors des réunions interministérielles et les échanges entre responsables politiques constituent autant de pistes d’investigation. Une véritable enquête devrait également examiner les raisons pour lesquelles certaines opérations policières ont produit des effets manifestement contraires à l’apaisement recherché.

La responsabilité politique ne se limite d’ailleurs pas à l’intention de provoquer une crise. Un gouvernement peut contribuer à aggraver une situation sans l’avoir initialement souhaité. Il peut aussi décider de maintenir une politique dont il connaît les conséquences. Et lorsqu’il persiste dans cette voie malgré les alertes, la question de sa responsabilité devient incontournable. Le pouvoir ne peut pas invoquer indéfiniment les violences pour justifier ses décisions tout en refusant d’examiner la manière dont ces décisions participent elles-mêmes à l’escalade.

Il faut également s’interroger sur les conséquences électorales d’une société progressivement divisée entre des catégories de citoyens présentées comme antagonistes. Le jeune manifestant devient, dans certains discours, un potentiel casseur. Le jeune issu de l’immigration est parfois assimilé à une menace pour la sécurité. Le militant identitaire se présente comme le défenseur des commerçants et de l’ordre. Ces représentations sont dangereuses parce qu’elles substituent des identités collectives aux responsabilités individuelles. Elles peuvent nourrir des préjugés, légitimer des discriminations et renforcer la radicalisation politique.

Le gouvernement ne peut pas être tenu pour responsable de chaque propos raciste, de chaque agression ou de chaque passage à l’acte individuel. En revanche, il doit répondre de ses propres décisions, de ses communications et des moyens mis en œuvre pour prévenir les violences. Lorsqu’un Premier ministre accuse une mouvance politique de manipuler des lycéens sur la base d’éléments dont la portée est contestée, il participe à la construction d’un récit. Lorsqu’un ministre dément des accusations de protection de l’ultradroite, il doit pouvoir apporter des explications précises sur les scènes filmées. Lorsqu’une politique de maintien de l’ordre provoque des blessures graves et des milliers de gardes à vue, son efficacité et sa proportionnalité doivent pouvoir être discutées publiquement.

À quelques mois de la présidentielle, ces exigences sont fondamentales. Une démocratie ne peut pas laisser s’installer le soupçon que les tensions sociales seraient devenues un instrument de compétition électorale. Elle ne peut pas davantage accepter que la peur de l’autre, la violence politique et la défiance envers les institutions deviennent les principaux moteurs du débat public. Si les autorités veulent dissiper les interrogations, elles doivent faire preuve de transparence, permettre des investigations indépendantes et répondre aux contradictions soulevées par les faits.

La question n’est donc plus simplement de savoir si le gouvernement est capable de rétablir l’ordre. Elle est de déterminer si les décisions prises depuis le début de la crise ont réellement cherché à favoriser l’apaisement ou si elles ont contribué à installer un climat de confrontation politiquement exploitable.

Car un pouvoir n’a pas besoin de provoquer lui-même chaque incendie pour tirer avantage d’un pays qui brûle.

La France se trouve aujourd’hui à un moment dangereux de son histoire politique récente. Des adolescents ont été gravement blessés, des milliers de mineurs ont été placés en garde à vue, des groupes identitaires ont participé à des violences et un attentat raciste a coûté la vie à un jeune homme. Ces événements exigent des réponses judiciaires, mais également une réflexion politique sur les mécanismes qui ont permis une telle escalade.

Il n’existe pas, à ce jour, de preuve publique établissant que le gouvernement aurait organisé les violences, commandité l’attentat de Trappes ou coordonné les interventions de groupes identitaires. En revanche, il existe suffisamment d’éléments documentés pour interroger ses choix et leurs conséquences. Le soupçon d’une instrumentalisation politique du désordre ne doit pas être confondu avec la démonstration d’un complot. Mais il ne doit pas non plus être interdit d’enquêter sur cette possibilité.

En 2027, les Français éliront un président. Ils ne doivent pas être conduits à choisir leur avenir sous la pression d’une peur que les responsables politiques auraient pu contribuer à entretenir.

La question fondamentale est désormais celle de la responsabilité du pouvoir. A-t-il tout entrepris pour empêcher cette escalade ? A-t-il garanti une application impartiale de la loi ? A-t-il cherché à répondre aux revendications sociales avant de privilégier la démonstration de force ? A-t-il réellement combattu toutes les violences politiques avec la même détermination ?

À ces questions, les Français sont en droit d’exiger autre chose que des démentis.

Car lorsqu’un gouvernement prétend combattre le chaos, il doit aussi accepter que l’on examine sa responsabilité dans les conditions qui l’ont rendu possible.