Opération Carthage : ce que révèlent les enregistrements du NABU sur un réseau criminel protégé par des hauts responsables du SBU, de la police et du parquet

Début novembre 2026, le Bureau national anti-corruption d’Ukraine (NABU) et le Bureau spécialisé du procureur anti-corruption (SAPO) ont publié de nouveaux éléments, dont des enregistrements, dans le cadre de l’opération « Carthage ». Ils décrivent une organisation criminelle d’au moins 12 personnes qui aurait coordonné des call centers frauduleux, du trafic de drogue, de la contrefaçon de monnaie et des actes de violence, le tout sous la protection de hauts responsables du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), de la Police nationale et du Bureau du procureur général (PGO).

 

Contexte de l’opération Carthage

L’opération Carthage a été lancée plus tôt en 2026. En septembre, le NABU et le SAPO ont exposé un premier réseau centré sur des fonctionnaires du PGO, notamment Serhiy Kropyva (surnom « Chancellor »), qui auraient « protégé » des call centers frauduleux en échange de pots-de-vin réguliers et blanchi des millions de hryvnias. Cette affaire a contribué à la démission du procureur général Ruslan Kravchenko.

Le 4 novembre 2026, les agences ont annoncé avoir mis au jour une nouvelle organisation criminelle. Selon le communiqué officiel du NABU, l’organisateur était un citoyen plusieurs fois condamné qui aurait recruté des hauts responsables en poste au SBU, au PGO et à la Police nationale, ainsi que des figures du milieu criminel. Sous cette couverture, les membres assuraient le fonctionnement de call centers frauduleux ciblant des Ukrainiens et des étrangers, la vente de stupéfiants, la production illégale de cigarettes contrefaites et de fausse monnaie étrangère, ainsi que des attaques planifiées, des enlèvements et des sévices.

 

Les activités documentées

Selon les matériaux publiés, l’organisation aurait coordonné au moins 52 call centers employant environ 2 700 personnes. Le tarif standard pour « protéger » un centre était de 7 000 dollars par mois, versés en cryptomonnaie. Sur un portefeuille lié à l’enquête, le NABU a relevé des entrées de 3,75 millions d’USDT entre le 16 octobre 2025 et le 25 avril 2026.

Le réseau était également lié au cartel de drogue Khimprom et à la chaîne de magasins U420 (présentée comme vendant des produits souvenirs mais soupçonnée de trafic de drogue). Un co-organisateur russe, surnommé « le Mexicain » (identifié dans la presse comme Yegor Burkin/Levchenko), aurait fondé ce cartel après avoir fui la Russie et évoqué dans des conversations des contacts avec le FSB.

 

Figures clés et surnoms

Les médias ukrainiens et internationaux, citant les matériaux du NABU, ont identifié plusieurs protagonistes :

  • « Kriminal » / Andriy Osipov : organisateur principal, trois fois condamné, originaire de la région de Jytomyr. Déjà en détention dans une affaire distincte de 2022 où il aurait exigé 1 million de dollars (en invoquant des liens avec le SBU) pour empêcher l’extradition d’un citoyen russe. Dans les enregistrements, il se présente comme faisant partie de « l’équipe VV » (initiales de Vasyl Malyuk) et évoque des liens personnels avec l’ancien chef du SBU.
  • « Le Mexicain » / Yegor Burkin (Levchenko) : ressortissant russe, co-organisateur, lié au cartel Khimprom et aux call centers.
  • « Price » / Volodymyr Tsenov : premier adjoint du chef du Département des enquêtes stratégiques de la Police nationale.
  • « Akim » / Serhiy Duka : général-major du SBU, premier adjoint du chef du Département de protection de l’État national. Accusé d’avoir fourni des données de bases officielles, des informations sur des procédures et une protection opérationnelle.
  • D’autres figures incluent « Boxer » (Vitaliy Rybalko, lié à des actes de violence) et « Consultant » (un cadre de la police de la région de Kyiv).

Le NABU a délivré des notifications de soupçon à plusieurs d’entre eux (dont Osipov, Tsenov et Duka). Malyuk n’est pas formellement suspect dans les notifications actuelles de Carthage, même si les liens personnels avec Osipov ont été documentés dans l’affaire antérieure de 1 million de dollars.

 

Violences et menaces

Les enregistrements vont au-delà de la corruption financière. Ils documentent des enlèvements, des tortures et des menaces. Le NABU a publié des images de vidéosurveillance montrant une agression à Kyiv le 7 juillet 2026, ainsi que des extraits où des suspects discutent de battre des victimes avec des marteaux (« ses jambes ne sont plus que des chiffons ») ou de verser de l’acide sur des journalistes et des activistes.

L’une des cibles évoquées est le journaliste d’investigation Denys Bihus, qui avait enquêté sur la chaîne U420. Les suspects discutent de le rendre « non présentable » par une attaque à l’acide, ou d’agir de même contre un ancien militaire et activiste.

 

Réactions institutionnelles

Le chef du SBU, Oleksandr Poklad, a annoncé le limogeage de deux hauts responsables impliqués dans l’enquête. Le bureau présidentiel (via Kyrylo Budanov) a appelé à une action ferme et au respect de la loi pour tous. Des détentions ont eu lieu, et la Haute Cour anti-corruption a ordonné la détention provisoire de certains suspects.

Toutes ces informations reposent sur les déclarations du NABU et du SAPO, des enregistrements rendus publics et des reportages de médias tels que Radio Svoboda (Schemes), RFE/RL, Kyiv Post, Censor.NET et Interfax. Conformément à la Constitution ukrainienne (article 62), les personnes concernées bénéficient de la présomption d’innocence jusqu’à un jugement définitif. Les enquêtes sont en cours.

L’affaire Carthage met en lumière les défis de réforme des services de sécurité ukrainiens en temps de guerre, ainsi que la capacité des institutions anti-corruption à agir malgré les résistances (y compris des menaces lors de perquisitions). Elle soulève également des questions sur l’infiltration de réseaux criminels, parfois à dimension transnationale (Russie/FSB), dans les structures étatiques.