Le conflit entre les États-Unis et le Venezuela ne commence pas par des bombes, mais par des mots. Et, comme souvent sous Donald Trump, par une rhétorique martiale soigneusement calibrée.
Dès l’été 2025, Donald Trump relance un discours qu’il avait déjà esquissé lors de son premier mandat : celui du « narco-État vénézuélien ».
Le 12 août 2025, lors d’un meeting en Floride, il accuse publiquement le régime de Nicolás Maduro de « diriger l’un des plus grands réseaux de trafic de drogue de l’histoire moderne » et annonce que les cartels latino-américains seront désormais traités comme des organisations terroristes étrangères.
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans la continuité juridique de décisions antérieures : l’élargissement des pouvoirs militaires américains contre des acteurs non étatiques, déjà utilisé en Afghanistan, en Irak ou en Somalie.
Le Venezuela devient alors une cible légitime, non pas officiellement en tant qu’État, mais comme territoire complice.
Le 26 août 2025, Trump va plus loin. Il évoque publiquement la possibilité de frappes préventives contre les routes maritimes de la drogue en provenance d’Amérique latine, déclarant :
« Si ces cargaisons quittent leurs ports, nous les arrêterons. Par tous les moyens nécessaires. »
Le décor est planté.
La bascule intervient le 2 septembre 2025.
La Maison-Blanche annonce une frappe aérienne américaine contre un navire suspect en mer des Caraïbes, présenté comme transportant de la cocaïne en provenance du Venezuela.
Le bilan est immédiat : 11 morts.
Washington justifie l’opération comme une action de lutte contre le narcotrafic, intégrée à une campagne baptisée Operation Southern Spear.
Le Pentagone précise que des navires de guerre, des avions de surveillance maritime et des drones armés sont désormais déployés dans la région.
Aucune déclaration de guerre. Aucun vote du Congrès.
Une opération militaire extraterritoriale assumée.
Caracas réagit rapidement sur le plan diplomatique.
Le gouvernement de Nicolás Maduro dénonce une agression impérialiste, une violation flagrante du droit international et une tentative de déstabilisation politique.
Le ministre des Affaires étrangères vénézuélien parle d’exécutions extrajudiciaires en mer, tandis que l’Assemblée nationale qualifie les frappes de piraterie d’État.
Mais sur le plan militaire, le Venezuela reste mesuré.
Pas de représailles directes. Pas d’engagement armé.
Une stratégie de retenue, probablement dictée par l’asymétrie des forces et la volonté d’éviter un prétexte à une intervention plus large.
Depuis le lancement d’Operation Southern Spear, l’intensité des frappes ne cesse d’augmenter.
Au 29 décembre 2025, les chiffres disponibles font état de :
- 30 frappes confirmées,
- 31 navires ciblés,
- au moins 107 morts,
- dont plus de 100 décès enregistrés dès la mi-décembre.
Les frappes ont lieu principalement en mer des Caraïbes et dans l’océan Pacifique oriental, le long des routes connues du trafic de drogue, souvent en eaux internationales.
Mais un seuil a été franchi récemment.
Une frappe a visé une infrastructure terrestre au Venezuela, un dock présenté comme zone de chargement.
C’est un changement de nature : le conflit sort du cadre maritime et s’approche du territoire souverain.
Les critiques internationales se multiplient. ONG, juristes et observateurs évoquent un flou juridique volontaire, une absence totale de procédures judiciaires, et un usage létal de la force sans cadre légal clair.
L’argument de la lutte contre le narcotrafic constitue l’habillage officiel de l’offensive américaine. Mais il ne suffit pas à expliquer l’ampleur, la persistance et la montée en puissance des opérations contre le Venezuela.
Pour comprendre l’acharnement de Donald Trump contre Nicolás Maduro, il faut regarder sous la surface morale et analyser les intérêts matériels en jeu.
Le Venezuela détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite. Selon les données de l’OPEP, ces réserves dépassent les 300 milliards de barils, principalement concentrées dans la ceinture de l’Orénoque.
Un trésor énergétique considérable, mais aujourd’hui largement hors du contrôle des compagnies occidentales.
Depuis l’arrivée d’Hugo Chávez, puis de Maduro, le pays a rompu avec la logique de domination des majors américaines. Nationalisations, contrats renégociés, partenariats privilégiés avec la Russie (Rosneft), la Chine (CNPC) et l’Iran : Caracas a volontairement sorti son pétrole de l’orbite américaine.
C’est là un point central.
Dans un contexte de recomposition énergétique mondiale, de tensions sur les approvisionnements, et de rivalité stratégique avec la Chine, le Venezuela représente pour Washington un enjeu clé de reconquête.
Sous Trump, cette logique est assumée sans fard idéologique. Il ne s’agit plus de promouvoir la démocratie, mais de reprendre le contrôle de zones stratégiques jugées perdues.
Le Venezuela coche toutes les cases :
– pétrole,
– gaz,
– or,
– coltan (ressource critique pour l’électronique et les technologies militaires),
– position géographique majeure aux portes des Caraïbes et du canal de Panama.
Affaiblir Maduro, c’est aussi affaiblir l’influence russe et chinoise en Amérique latine, couper des routes logistiques, réduire des alliances militaires émergentes et empêcher l’installation durable d’un axe anti-américain dans ce que Washington considère toujours comme son « arrière-cour ».
La lutte antidrogue devient alors un prétexte stratégique : elle permet d’agir militairement sans déclaration de guerre, de contourner le Congrès, de neutraliser des cibles économiques et logistiques, et de tester la réaction internationale à des frappes extraterritoriales répétées.
En réalité, Trump ne cherche pas seulement à stopper des cargaisons de cocaïne.
Il cherche à rendre le Venezuela ingouvernable, à provoquer une asphyxie économique, sociale et sécuritaire suffisante pour provoquer soit un changement de régime, soit une capitulation politique ouvrant la voie au retour des intérêts américains.
L’histoire récente montre que lorsque Washington invoque la drogue, le terrorisme ou la sécurité nationale, ce sont rarement ces objectifs qui déterminent la cible finale.
Le Venezuela ne fait pas exception : il est une pièce stratégique dans une guerre mondiale non déclarée pour le contrôle des ressources et des sphères d’influence.
Plusieurs trajectoires se dessinent.
La première est celle d’une escalade progressive, avec une extension des frappes terrestres sous couvert de cibles liées aux cartels.
Trump lui-même a évoqué la possibilité d’opérations au sol, sans en préciser l’ampleur.
La seconde est une guerre hybride prolongée, combinant frappes ponctuelles, pressions économiques et opérations psychologiques, destinée à user le pouvoir vénézuélien sans invasion formelle.
La troisième, plus dangereuse, serait une réaction indirecte : renforcement des alliances du Venezuela avec la Russie, la Chine ou l’Iran, internationalisant davantage le conflit.
Une chose est certaine :
le conflit États-Unis / Venezuela est désormais ouvert, même s’il n’est pas officiellement déclaré.
Et comme souvent dans l’histoire américaine récente, il commence par une guerre contre le crime… pour finir comme une guerre politique.
La question n’est plus de savoir si cette guerre va s’intensifier, mais jusqu’où Washington est prêt à aller sans jamais prononcer le mot « guerre ».