CARMAT est l’un de ces rares projets français où l’innovation médicale ne relève ni du gadget technologique ni du confort, mais de la survie pure et simple. Fondée autour des travaux du professeur Alain Carpentier, pionnier mondial de la chirurgie cardiaque, l’entreprise a développé Aeson®, un cœur artificiel total implantable, destiné à remplacer les deux ventricules chez des patients en insuffisance cardiaque terminale. Contrairement aux simples assistances cardiaques, très répandues dans le monde hospitalier, Aeson® ne se contente pas d’aider un cœur malade : il vise à se substituer à l’organe, en reproduisant un fonctionnement dit « physiologique », avec un débit pulsatile et une autorégulation adaptée à l’activité du patient. La première implantation humaine remonte à 2013, et après plus d’une décennie de développement clinique, le dispositif a obtenu un marquage CE pour l’indication de pont à la transplantation, puis un marquage conforme au règlement européen MDR, particulièrement exigeant pour les implants de classe III.

Sur le plan médical, l’enjeu est considérable. Aujourd’hui, des centaines de patients meurent chaque année en Europe faute de greffon disponible, alors même qu’ils sont inscrits sur liste d’attente pour une transplantation cardiaque. Dans la seule zone Eurotransplant, qui couvre plusieurs pays européens, plus de cent patients décèdent chaque année en attendant un cœur. À l’échelle de l’Union européenne, plus de 52 000 personnes sont en attente d’un organe (tous organes confondus), et les chiffres officiels indiquent qu’en moyenne neuf patients meurent chaque jour faute de greffe. Dans ce contexte, un cœur artificiel total comme Aeson®, utilisé comme solution transitoire, pourrait réduire significativement la mortalité liée à l’attente, en maintenant en vie des patients jusqu’à la transplantation. Même en restant prudent, cela représente des centaines de vies potentielles par an en Europe sur la seule indication actuelle.

Mais l’enjeu devient vertigineux si l’on raisonne au-delà du « pont à la greffe ».

 L’Europe compte plus de 15 millions de personnes atteintes d’insuffisance cardiaque, et une fraction non négligeable de ces patients évolue vers une forme avancée ou terminale. Beaucoup d’entre eux sont non greffables : âge, comorbidités, incompatibilités médicales. Pour ces patients, il n’existe aujourd’hui que des solutions palliatives ou des assistances partielles, avec un pronostic souvent sombre. Si un cœur artificiel total devenait une alternative durable, ce que les cliniciens appellent une « thérapie de destination », même pour une fraction très limitée de ces cas extrêmes, l’impact serait majeur. Selon des hypothèses prudentes, on peut estimer que plusieurs milliers de vies par an pourraient être prolongées ou sauvées en Europe, à condition que la technologie soit validée sur le long terme, industrialisée et remboursée. On ne parle pas ici d’un futur abstrait : on parle d’une technologie déjà implantée chez des patients réels, qui fonctionne, mais qui n’a pas encore franchi le mur économique et industriel.

Car c’est là que le contraste devient brutal. Sur le plan financier et administratif, CARMAT a connu une trajectoire chaotique, typique des medtech lourdes européennes. Malgré des centaines de millions d’euros investis en recherche et développement, malgré des résultats cliniques tangibles et une reconnaissance réglementaire rare, l’entreprise s’est retrouvée en grande difficulté de trésorerie, conduisant à une procédure judiciaire et à un projet de reprise fin 2025. Le chiffre d’affaires reste modeste au regard des coûts structurels : produire un implant vital, sur mesure, conforme aux normes les plus strictes, n’a rien à voir avec lancer une application ou un service numérique. La « vallée de la mort » de l’innovation médicale est bien connue : une fois la preuve scientifique acquise, il faut encore financer l’industrialisation, la formation des équipes hospitalières, le déploiement international et les négociations de remboursement, pays par pays.

La question du soutien public devient alors centrale. L’État français et l’Union européenne ne sont pas totalement absents : des aides à la recherche existent, des financements ponctuels ont été accordés, et des dispositifs comme France 2030 affichent des ambitions fortes. Mais dans les faits, le passage à l’échelle industrielle repose quasi exclusivement sur des capitaux privés, frileux face au risque, aux délais et à l’incertitude réglementaire. Résultat : un projet capable de sauver des vies se retrouve traité comme une start-up ordinaire, soumise aux mêmes logiques de marché à court terme. 

L’Europe, qui revendique une souveraineté sanitaire, laisse ainsi l’un de ses rares acteurs du cœur artificiel total lutter pour sa survie financière, pendant que des concurrents étrangers, notamment américains, bénéficient d’écosystèmes plus permissifs et de marchés domestiques plus profonds.

Car CARMAT n’est pas seule au monde sur ce créneau. Aux États-Unis, l’entreprise SynCardia développe depuis longtemps un cœur artificiel total, principalement utilisé comme pont à la transplantation, avec une implantation clinique plus large et un soutien industriel plus stable. Mais en Europe, CARMAT fait figure de fleuron quasi unique sur ce segment extrêmement pointu. La laisser disparaître, ou se vendre à vil prix, ne serait pas seulement un échec industriel : ce serait un renoncement stratégique, dans un domaine où l’innovation ne se mesure pas en parts de marché, mais en années de vie humaine gagnées. 

Au fond, l’affaire CARMAT pose une question simple et dérangeante. Combien de morts acceptables sur liste d’attente ? Combien de patients non greffables laissés sans solution ? Et surtout, quel sens donne-t-on au mot « priorité » lorsqu’une technologie française, validée, unique en Europe, capable de sauver potentiellement des centaines voire des milliers de vies, se heurte à l’indifférence budgétaire et à la frilosité politique ? Ce n’est pas seulement l’histoire d’une entreprise. C’est le révélateur d’un choix de société.