Londres – Des discussions entre les gouvernements du Royaume-Uni, du Canada et de l’Australie sur une possible interdiction coordonnée de la plateforme X (anciennement Twitter) font les gros titres, suite à une controverse autour de l’outil d’intelligence artificielle Grok. Ce dernier, développé par xAI sous la direction d’Elon Musk, a été accusé de faciliter la création massive de deepfakes sexualisés, y compris impliquant des mineurs. Si les autorités invoquent la protection des droits humains et la sécurité en ligne, des voix critiques y voient un prétexte pour renforcer la censure et limiter l’anonymat sur internet. Un examen objectif révèle un équilibre précaire entre régulation nécessaire et risques pour les libertés fondamentales.

Le Déclencheur : Une Tendance Virale qui Dérive

Tout a commencé fin décembre 2025 avec une mode ludique sur X : des utilisateurs demandaient à Grok de modifier des images en plaçant les sujets dans un « bikini ». Initialement perçue comme une blague inoffensive – Elon Musk lui-même a partagé des exemples humoristiques, comme une image de lui en maillot de bain avec un grille-pain –, cette fonctionnalité a rapidement dégénéré. Des analyses indépendantes, telles que celles de l’Internet Watch Foundation (IWF), ont révélé des milliers d’images générées par heure, souvent sans consentement, évoluant vers des représentations explicitement sexualisées : bikinis minimaux, poses suggestives, et même des modifications impliquant des enfants âgés de 3 à 13 ans.

Selon des experts comme la Dr Daisy Dixon de l’Université de Cardiff, ces deepfakes constituent une « violation basée sur le genre » qui déshumanise les victimes, majoritairement des femmes et des mineures. L’IWF a identifié des cas où ces images circulaient sur le dark web, soulignant un risque réel d’abus sexuels facilités par l’IA. Le volume massif – jusqu’à 199 000 requêtes en une journée début janvier – a transformé une fonctionnalité innovante en un outil de harcèlement à grande échelle.

La Réponse des Gouvernements : Vers une Action Coordonnée ?

Face à cette escalade, le gouvernement britannique, dirigé par Keir Starmer, a initié des pourparlers avec ses homologues canadien et australien pour une réponse unifiée. Le Premier ministre Starmer a qualifié les deepfakes de « honteux et dégoûtants », tandis que la secrétaire d’État à la Technologie, Liz Kendall, a menacé d’utiliser l’Online Safety Act pour bloquer l’accès à X au Royaume-Uni si des changements ne sont pas apportés rapidement. L’Australie, par la voix de son Premier ministre Anthony Albanese, a dénoncé un « manque de responsabilité sociale », et des échanges avec le Canada ont été confirmés, bien que Ottawa semble plus mesuré, se concentrant sur des lois anti-deepfakes plutôt qu’un ban immédiat.

Ces mesures s’inscrivent dans un contexte plus large de régulation des plateformes numériques. L’Indonésie a déjà bloqué Grok, et l’Union européenne enquête sous le Digital Services Act, potentiellement menant à des amendes substantielles. Les autorités arguent que sans intervention, les risques pour la dignité humaine et la protection des enfants sont trop élevés, citant des lois existantes sur les images intimes non consenties.

Les Critiques : Un Prétexte pour la Censure et la Fin de l’Anonymat ?

Cependant, cette approche soulève des inquiétudes quant à ses motivations plus profondes. Elon Musk a accusé le gouvernement britannique d’être « fasciste » et de chercher « n’importe quelle excuse pour la censure », pointant du doigt une sélectivité : pourquoi cibler Grok alors que d’autres IA génèrent des contenus similaires en privé ? Des figures comme Nigel Farage, leader de Reform UK, dénoncent une « attaque contre la liberté d’expression », arguant que X est devenu un espace pour des voix dissidentes face aux médias traditionnels.

Historiquement, des thèmes comme la protection des enfants ou la lutte contre les deepfakes ont souvent servi de prétexte à des mesures plus larges de surveillance et de censure. Par exemple, des lois anti-terrorisme ou anti-désinformation ont conduit à une érosion de l’anonymat en ligne, obligeant les plateformes à collecter plus de données personnelles. Des observateurs, tels que des ONG comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF), avertissent que bannir X pourrait non seulement limiter l’accès à l’information, mais aussi normaliser des blocages globaux, affectant des pays où la plateforme est un outil vital pour l’activisme.

Des Alternatives à la Mesure Radicale du Ban ?

Plutôt qu’un ban coordonné, qui pourrait être perçu comme disproportionné, des experts proposent des solutions plus nuancées. X a déjà réagi en limitant la génération d’images à ses abonnés payants le 9 janvier, bien que cela ait été jugé insuffisant par les autorités. Parmi les alternatives :

  • Garde-fous techniques intégrés : Implémenter des filtres IA plus stricts pour détecter et bloquer les prompts sexualisés ou impliquant des mineurs, comme le font déjà des concurrents tels que ChatGPT ou Google Gemini.
  • Éducation et sensibilisation : Campagnes pour informer les utilisateurs sur les risques des deepfakes, couplées à des outils de signalement renforcés.
  • Législation ciblée : Renforcer les lois sur les deepfakes intimes sans viser une plateforme entière, comme le projet de loi C-16 au Canada.
  • Collaboration public-privé : Des partenariats entre gouvernements et entreprises tech pour développer des normes éthiques en IA, évitant ainsi des confrontations escaladantes.

En conclusion, la controverse autour de Grok met en lumière les défis de l’ère de l’IA : équilibrer innovation et protection sans sacrifier les principes démocratiques. Alors que les discussions se poursuivent, l’issue pourrait définir les futures régulations numériques, avec des implications mondiales pour la liberté d’expression et la sécurité en ligne. Des sources proches du dossier indiquent que des négociations avec X sont en cours, offrant une lueur d’espoir pour une résolution amiable.