Derrière le pseudonyme, un journaliste engagé dans une guerre ouverte contre LFI
Un article du Canard enchaîné. Une signature inconnue. Un élu LFI dans le viseur. Puis des chroniqueurs qui reprennent l’affaire sur les plateaux sans jamais expliquer au public qui tient réellement la plume.
L’histoire pourrait s’arrêter là.
Sauf que derrière le pseudonyme « Camille Eider » apparaît Frédéric Haziza, journaliste politique de longue date, chef du service politique de Radio J et adversaire médiatique particulièrement virulent de La France insoumise.
Et ce détail change sérieusement la lecture de l’affaire.
Bally Bagayoko attaqué sous pseudonyme
Le 4 août 2026, Le Canard enchaîné publie « Le ticket gagnant de Bally Bagayoko ».
L’article s’intéresse au parcours professionnel du nouveau maire LFI de Saint-Denis et à son activité à la RATP.
La signature ?
Camille Eider.
Cette attribution est bien répertoriée : le profil professionnel Muck Rack consacré à cette plume rattache l’article à Camille Eider et recense des centaines d’autres publications du même auteur au Canard.
Puis l’article quitte les colonnes du journal et nourrit le débat médiatique. Charles Consigny s’en empare notamment sur RMC pour critiquer Bally Bagayoko.
Mais qui est Camille Eider ?
C’est précisément là que l’histoire devient intéressante.
Arrêt sur images avait déjà levé le masque
Il faut remonter au 13 mai 2025.
Le Canard enchaîné publie alors un article visant Sophia Chikirou, députée LFI, sous le titre « Une Insoumise chez les poutinistes ».
L’article prétend relier Chikirou à une manifestation favorable à Vladimir Poutine.
Signature : encore une fois Camille Eider.
Deux jours plus tard, Arrêt sur images démonte une partie de l’article : le Canard aurait mélangé deux rassemblements distincts organisés le même jour au même endroit.
Et surtout, Arrêt sur images révèle l’identité de l’auteur.
Le titre de son enquête est sans ambiguïté :
« Chikirou défile avec des poutinistes ? “Le Canard” se trompe de manif »
Et juste en dessous :
« L’auteur, Frédéric Haziza, maintient ses informations ».
ASI précise dans le corps de son enquête que l’article du Canard avait été publié « sous le pseudonyme “Camille Eider” ».
Nous avons donc au minimum un précédent parfaitement documenté :
Camille Eider a servi de pseudonyme à Frédéric Haziza pour publier dans Le Canard enchaîné un article visant une députée LFI.
Et voilà qu’en août 2026, « Camille Eider » signe de nouveau un article à charge concernant une autre personnalité LFI : Bally Bagayoko.
Hasard éditorial ?
Peut-être.
Mais le contexte mérite d’être raconté au lecteur.
Haziza et LFI : ce n’est plus vraiment un secret
Car Frédéric Haziza n’est certainement pas un observateur distant de La France insoumise.
En mars 2024, Arrêt sur images lui consacrait déjà une enquête dont le titre résumait parfaitement la situation :
« Frédéric Haziza, le journaliste qui adore détester LFI ».
ASI documentait alors la multiplication de ses prises de position contre le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, particulièrement depuis le 7-Octobre.
Haziza lui-même ne dissimule d’ailleurs guère son opposition.
Le 7 octobre 2024, dans une tribune publiée par le Journal du Dimanche, il accusait Jean-Luc Mélenchon d’« attiser la haine » et de cibler des personnalités politiques d’origine juive.
On peut évidemment considérer que ses critiques contre LFI sont parfaitement justifiées.
Ce n’est pas la question.
La question est de savoir si un journaliste engagé à ce point dans une confrontation publique avec un mouvement politique doit pouvoir publier sous pseudonyme des articles mettant en cause ses responsables sans que le lecteur connaisse ce contexte.
Là se situe le problème.
Radio J, Israël et un positionnement politique parfaitement identifiable
Frédéric Haziza est également chef du service politique de Radio J.
Le Monde présentait déjà Radio J comme une radio de la communauté juive lorsqu’il relatait, en 2011, la polémique provoquée par l’invitation puis la désinvitation de Marine Le Pen. Haziza était alors déjà présenté comme son chef du service politique.
Cela ne constitue évidemment en soi aucun problème déontologique.
Pas davantage que le fait d’être catholique, musulman, athée, pro-israélien ou pro-palestinien.
Ce qui compte journalistiquement, ce sont les positions publiques du journaliste lorsqu’elles concernent directement les personnalités sur lesquelles il écrit.
Or Haziza n’a jamais caché son attachement à Israël et ses prises de position sont documentées depuis des années.
Le véritable sujet n’est donc ni sa religion ni celle de son audience.
Il est beaucoup plus simple :
un journaliste dont l’hostilité envers LFI est publique écrit-il sous pseudonyme des articles défavorables à des personnalités LFI dans l’un des journaux les plus influents de France ?
Dans le cas Chikirou, la réponse est incontestablement oui.
Pour Bally Bagayoko, nous savons que l’article est signé du même pseudonyme. Ce rapprochement est suffisamment sérieux pour exiger une explication du Canard.
100 000 euros par an pour un « pigiste »
Et Frédéric Haziza n’est pas un collaborateur occasionnel du journal.
Une enquête de Mediapart publiée le 30 janvier 2025 sur les conditions de travail au Canard enchaîné révèle une situation pour le moins confortable.
Selon Mediapart, Frédéric Haziza, présenté comme « pigiste régulier », touche 100 000 euros par an
Soit environ 8 333 euros par mois en moyenne.
L’enquête explique également qu’il bénéficie des mêmes avantages que les journalistes permanents.
Nous sommes donc très loin de l’image du petit pigiste payé quelques dizaines d’euros pour compléter une page.
Haziza occupe manifestement une place importante dans la machine éditoriale du Canard.
Et lorsqu’un collaborateur rémunéré à ce niveau utilise un pseudonyme pour publier des informations politiquement explosives, l’identité de celui qui tient la plume devient une information journalistique en elle-même.
Le Canard enchaîné bénéficie aussi de plus d’un million d’euros d’aide publique
Il existe enfin une ironie supplémentaire.
Le Canard enchaîné aime rappeler son indépendance financière et affirme sur son propre site qu’il est « indépendant des annonceurs et de tous les pouvoirs en place ».
Mais indépendance vis-à-vis de la publicité ne signifie pas absence totale d’argent public.
Les Éditions Maréchal, société éditrice du Canard enchaîné, apparaissent comme bénéficiaires du « régime d’aide à l’exemplaire pour le portage et le postage de la presse », dispositif du ministère de la Culture.
Le montant déclaré pour l’aide correspondante atteint 1 137 490 euros.
Plus de 1,1 million d’euros.
Soyons précis : cette somme n’est pas un chèque donné au journal pour soutenir sa ligne éditoriale. Il s’agit d’une aide sectorielle destinée à favoriser la distribution de la presse.
Mais elle constitue bien un soutien public dont bénéficie économiquement la diffusion du journal.
Le rappeler lorsqu’un média revendique son indépendance absolue n’a donc rien d’illégitime.
Une affaire d’agression sexuelle qui s’est terminée par un rappel à la loi
Le parcours de Frédéric Haziza comporte également une affaire beaucoup plus ancienne qu’il faut raconter correctement.
En novembre 2017, la journaliste Astrid de Villaines porte plainte contre lui pour agression sexuelle, à propos de faits qu’elle situe en 2014.
Haziza conteste la version de la journaliste.
L’affaire provoque néanmoins une crise importante à LCP : suspension d’antenne d’Haziza et contestation au sein de la rédaction.
En juillet 2018, le parquet décide finalement de ne pas poursuivre Haziza devant un tribunal et lui adresse un rappel à la loi.
Il n’a donc pas été condamné pénalement pour cette affaire.
Cette précision n’est pas destinée à l’épargner : elle est simplement factuelle.
On peut mener une enquête à charge sans inventer une condamnation qui n’existe pas.
Le problème n’est plus Camille Eider. Le problème est Le Canard
Tout cela conduit finalement à une question qui dépasse Frédéric Haziza.
Pourquoi Le Canard enchaîné permet-il qu’un journaliste dont les positions extrêmement hostiles à LFI sont publiques utilise un pseudonyme lorsqu’il écrit précisément sur des personnalités de ce mouvement ?
Le pseudonyme journalistique a une longue histoire et peut avoir de nombreuses justifications.
Mais ici, il produit surtout un résultat très concret :
le lecteur ne sait pas qui lui parle.
Il ignore les prises de position de l’auteur.
Il ignore son conflit médiatique permanent avec le mouvement politique concerné.
Il ignore qu’il dirige parallèlement le service politique de Radio J.
Il ignore qu’Arrêt sur images a déjà identifié Haziza derrière cette même signature dans un précédent article visant LFI.
Et lorsque l’article est ensuite repris sur un plateau comme celui de RMC, cette information disparaît complètement de la discussion.
Le procédé est légal.
Mais est-il intellectuellement honnête ?
Journalisme ou combat politique ?
Personne ne demande à un journaliste d’être dépourvu d’opinions.
C’est impossible.
Mais lorsque ces opinions deviennent un combat public et récurrent contre un parti, puis que le même journaliste enquête sous pseudonyme sur les représentants de ce parti, la frontière entre investigation et militantisme devient dangereusement poreuse.
C’est précisément pourquoi l’identité de « Camille Eider » mérite d’être connue
Frédéric Haziza est libre de combattre politiquement LFI.
Il est libre de soutenir Israël.
Il est libre de critiquer Mélenchon, Chikirou ou Bagayoko.
Et Le Canard enchaîné est libre de publier ses enquêtes.
Mais dans ce cas, les lecteurs ont eux aussi un droit élémentaire :
savoir qui leur parle.
Car un pseudonyme ne devrait jamais devenir le moyen de faire disparaître du regard du lecteur les engagements, les conflits et les positions publiques de celui qui tient la plume.
Et lorsqu’une information publiée sous ce masque est ensuite recyclée sur les plateaux comme une révélation parfaitement neutre du Canard enchaîné, il manque une pièce essentielle au puzzle.
Cette pièce porte un nom :
Frédéric Haziza.