Le ministère israélien des Affaires de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme publie chaque semaine des « prévisions de manifestations anti-israéliennes ». Pas à Tel-Aviv. À Paris, Lyon, Marseille, Londres, New York, Montréal, Bangkok. Dates, heures, GPS, distance à l’ambassade, noms des collectifs, nombre d’abonnés, note de « risque ». Environ deux mille entrées, dans des dizaines de pays. Israël parle de protection des communautés juives. La présence, dans ces listes, d’événements classés « risque faible » ou « moyen » prouve qu’on a quitté le seul terrain de la sécurité.
Un répertoire mondial, pas un bulletin intérieur
Les fichiers, titrés Weekly Restricted Report: Anti-Israel Protest Forecast, sont téléchargeables sur le site officiel du gouvernement israélien, gov.il. Ils couvrent l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Asie, l’Océanie. La France y figure comme les autres.
Chaque fiche agrège des appels déjà publics, puis les classe. La grille officielle mêle proximité d’un site diplomatique, taille de la ville, « historique de violence » des organisateurs, ton de la rhétorique et engagement en ligne. L’unité de compte n’est pas l’infraction. C’est la mobilisation « anti-Israël ».
Le « risque faible » tue l’argument sécuritaire
Si l’objectif était uniquement d’anticiper des attaques contre des synagogues, des écoles ou des ambassades, le ministère se limiterait aux événements « élevés » ou « très élevés ». Or il recense aussi, massivement, des rassemblements notés « faible » ou « moyen ».
Selon sa propre méthodologie, un risque « faible » correspond surtout à des perturbations mineures ou à une couverture de presse. Un risque « moyen » vise des « violences mineures » ou de « grandes perturbations ». Dans les deux cas, on n’est plus dans l’alerte contre un danger imminent pour des personnes. On est dans le suivi d’une contestation politique, y compris pacifique et légale.
C’est le point central. La coexistence de notes basses et de notes hautes dans le même fichier officiel n’est pas un détail technique. Elle démontre que le dispositif dépasse la protection. Il cartographie un camp.
Des collectifs qui n’ont rien à faire dans la liste
Les extraits consultables des PDF nomment plusieurs collectifs français de manière injustifiée.
Dans un rapport de janvier 2025, BDS France Paris apparaît avec l’AFPS et ATTAC pour une action prévue devant une agence BNP Paribas à Puteaux, classée « risque moyen », à un peu plus de deux kilomètres de l’ambassade d’Israël. BDS mène des campagnes de boycott, de désinvestissement et de sanctions. Ce n’est pas une organisation dont l’objet est de mettre des Juifs en danger. Sa présence dans un répertoire gouvernemental de « risque » n’a pas de justification sécuritaire. Elle a une fonction politique : inscrire le boycott dans le même tableau que la menace.
Des dates, des lieux, des noms : un cadeau aux milices
En France, le problème n’est pas abstrait. Des groupes d’extrême droite sioniste, notamment la Ligue de défense juive (LDJ) et le Betar, ont un long historique d’affrontements avec des cortèges pro-palestiniens. La LDJ, branche française de la Jewish Defense League, a été impliquée dans des agressions documentées. Aux États-Unis, la JDL a été qualifiée de groupe terroriste par le FBI. En Israël, le parti Kach, issu de la même matrice kahaniste, a été interdit. En France, la LDJ n’est pas dissoute.
Publier officiellement les dates, les heures, les GPS et les organisateurs de manifestations, y compris celles classées à risque faible ou moyen, n’est donc pas seulement un fichage politique. C’est aussi une carte opérationnelle. Dans un pays où ces groupes restent actifs et légaux, nommer les rendez-vous et les collectifs expose les participants à autre chose qu’à une « veille » diplomatique : à des représailles.
Site Officiel du gouvernement Israëlien
Ces listes ne sont pas une note interne. Elles sont publiées sur un site officiel du gouvernement israélien. Un État souverain y cartographie des rues qui ne sont pas les siennes, nomme des organisateurs étrangers, calcule leur distance à ses ambassades et note leur « dangerosité ».
La publication change la nature de l’acte. Elle transforme une veille en sources ouvertes en mise à l’index. Pour les relais diplomatiques et politiques, c’est une base. Pour les militants concernés, c’est un signal : vous êtes identifiés, localisés, cotés.
Critiquer Israël n’est pas un acte antisémite
Le ministère invoque la hausse des incidents antisémites depuis le 7 octobre 2023 et des attaques visant des civils juifs ou des représentations diplomatiques. L’antisémitisme, qui doit être combattu comme tel, et l’opposition à la politique d’un gouvernement, qui relève de la liberté d’expression et de manifestation, ne doivent pas être fusionner, car il s’agit de deux réalités distinctes
Cette fusion est le ressort du fichage. Elle permet d’englober dans le même document un cortège pacifique, une campagne de boycott et un rassemblement jugé potentiellement violent. Elle fait de la conviction politique un indicateur de menace.
Un outil qui peut aussi exposer ceux qu’il recense
Géolocaliser des rendez-vous, nommer des collectifs, afficher des comptes et des volumes d’abonnés n’est pas neutre. Cela peut faciliter le harcèlement, les pressions, le ciblage par des groupes hostiles, voire des agressions. Un dispositif présenté comme défensif peut lui-même mettre en danger des personnes dont le seul acte est d’organiser une manifestation légale, parfois classée à risque faible.
Un État peut surveiller les menaces contre ses ressortissants à l’étranger. Il n’en tire pas le droit de tenir, et de publier, le catalogue de ses opposants dans la quasi-totalité des pays, France comprise.
Ce que ces listes disent
Elles ne disent pas seulement où l’on manifeste. Elles disent qu’Israël traite la dissidence mondiale comme un objet de fichage. Elles disent qu’un boycott d’entreprises ou une manif place de la République peuvent recevoir, sur un site gouvernemental, la même architecture qu’une alerte de sécurité. Elles disent surtout ceci : dès lors que le « risque faible » et le « risque moyen » sont répertoriés au même titre que le reste, ce n’est plus uniquement la violence que l’on mesure. C’est l’opposition. Et, en France, cette opposition est livrée avec adresse, horaire et nom d’organisateur, dans un paysage où la LDJ n’est toujours pas interdite.
Et si c’était l’inverse ?
Il reste une question simple. Si un autre État publiait, sur son site officiel, le calendrier mondial des mouvements pro-israéliens, avec dates, GPS, organisateurs, nombre d’abonnés et note de « risque », y compris pour des rassemblements pacifiques, comment cela aurait-il été qualifié ? Comme une veille de sécurité, ou comme un fichage antisémite d’opposants ?
Sources :
www.gov.il/en/pages/weekly_restricted_report_anti_israel_protest_forecast
