Depuis 2023, une polémique vise le recours régulier de France Télévisions, et particulièrement de Complément d’enquête, à la société de production TV Presse / StudioFact, dont la cofondatrice est l’épouse du porte-parole francophone de l’armée israélienne. Le médiateur de France Télévisions a répondu la semaine dernière, dans une chronique de « transparence ». Sa démonstration, censée refermer le dossier, ne résiste pas à la lecture de l’organigramme public de la société ni de son propre catalogue de productions.

Il aura fallu trois ans, un fil viral de la députée européenne Rima Hassan et une chronique du médiateur pour que France Télévisions s’explique publiquement sur ses collaborations avec TV Presse / StudioFact. Le documentaire Hamas : du sang et des armes, diffusé dans Complément d’enquête, a cristallisé les critiques. Mais le cas est loin d’être isolé. Le catalogue public de StudioFact, accessible sur son propre site, revendique une série de productions estampillées Complément d’enquête : Gérard Depardieu : la chute d’un monstre sacré (décembre 2023), Pouvoir, scandales et gros sous : les hors-jeu du PSG (crédité « Une enquête de Fabien Touati, Alex Gouty et Laurent Lefebvre / StudioFact » dans la fiche officielle du magazine sur franceinfo.fr), Qatar 2022 : un scandale français, Marseille : encore mineurs, déjà tueurs, Jordan Bardella, le grand remplaçant, ou encore Iran : les visages de la colère diffusé sur LCP-Assemblée nationale et France 24. Ces attributions ne sont pas celles de la polémique, mais celles de StudioFact lui-même : chaque titre est présenté comme Complément d’enquête dans le descriptif publié par la société sur son site officiel. StudioFact revendique aussi, sur sa page « Nos auteurs », Pierre-Stéphane Fort, présenté comme « journaliste et réalisateur de documentaires d’investigation pour la télévision, notamment pour le magazine Complément d’enquête sur France 2 ».

En cause, un fait établi et jamais démenti par les intéressés : la cofondatrice de StudioFact, Roxane Rouas-Rafowicz, est l’épouse du lieutenant-colonel Olivier Rafowicz, porte-parole francophone de Tsahal. L’information a été reprise notamment par Arrêt sur images.

Sur le plateau de Complément d’enquête, le journaliste Tristan Waleckx a répondu à Rima Hassan par un « c’est faux » sec, portant sur le seul mot « productrice ». Le médiateur de France Télévisions a ensuite publié un texte de mise au point sur franceinfo.fr, censé refermer le dossier. Sa défense repose sur trois arguments. Aucun ne tient à l’examen des documents publics.

 

Argument n°1 : « Elle est en charge des fictions »

 

Le texte du médiateur écrit : « Roxane Rouas-Rafowicz en est la cofondatrice, en charge des fictions. » La formulation est habile. Elle est aussi contredite par les propres publications de StudioFact.

Sur le site officiel du groupe, Rouas-Rafowicz est présentée comme « experte des médias et du storytelling » et « dirigeante et fondatrice de StudioFact Media Group », sans le moindre cantonnement à la fiction. L’annuaire professionnel Scriptoclap, qui reproduit l’organigramme officiel de la société, la crédite comme « Productrice », poste transversal aux sept filiales du groupe, aux côtés de Jacques Aragones. Chaque communiqué de presse publié par StudioFact, y compris sur des projets fiction comme L’Arnaqueuse de Kiabi, la désigne comme dirigeante générale du groupe, jamais comme responsable d’une seule branche.

Surtout, le poste de « directeur de la fiction » existe bien chez StudioFact. Il porte un nom, et ce nom n’est pas le sien : Ivan Sadik, directeur général de la filiale StudioFact Stories et « directeur de la fiction », nommé à ce poste en 2021 et confirmé depuis par tous les communiqués du groupe. Le médiateur de France Télévisions attribue donc à Rouas-Rafowicz une fonction qu’elle n’occupe pas, et qui est publiquement occupée par quelqu’un d’autre.

 

Argument n°2 : « Une aide logistique ponctuelle »

 

Deuxième pilier de la défense, appliqué au seul reportage sur le Hamas. Le médiateur écrit : « Compte tenu de la charge de travail et du délai très serré, Complément d’enquête a eu recours à une aide logistique ponctuelle de StudioFact pour tourner deux interviews, réalisées dans ces premiers jours au cours desquels l’accès au pays était très difficile. » La rédactrice en chef ajoute que « l’agence TV Presse a découvert le documentaire à l’antenne le jour de la diffusion, comme tout autre téléspectateur », et le médiateur s’appuie sur une fiche INA qui classe le reportage en « production propre » de France Télévisions.

Deux éléments concrets viennent heurter cette version.

Un. Le texte de présentation officiel du reportage, publié sur franceinfo.fr en page replay, annonce : « Une enquête de la rédaction de Complément d’enquête, avec Studio Fact / TV Presse ». Le mot « avec » n’est pas un mot neutre dans le vocabulaire des génériques audiovisuels. Il désigne une collaboration de production, pas un prestataire. Un fixeur, un loueur de matériel, une équipe temporaire n’est jamais crédité « avec » dans le chapô d’une enquête. Interrogée sur cette contradiction, la directrice des magazines d’information de France Télévisions Elsa Margout répond que le nom aurait été indiqué « par courtoisie ». Une courtoisie qui n’est accordée à aucun autre prestataire technique dans la pratique éditoriale du magazine.

Deux. Selon Arrêt sur images, qui a interrogé la rédaction de Complément d’enquête, « aucun contrat de prestation n’aurait été signé avec StudioFact ou TV Presse, et aucune rémunération n’aurait été versée » concernant le documentaire sur le Hamas. Une société commerciale privée qui met des équipes à disposition, gratuitement et sans contrat, sur un tournage en zone de guerre, ce que ni France Télévisions ni StudioFact n’ont expliqué à Arrêt sur images qui les a sollicités.

Et surtout, la défense est présentée comme un cas isolé, alors que la polémique porte, elle, sur une relation continue. StudioFact revendique publiquement, dans son propre catalogue en ligne, une série de Complément d’enquête et une équipe d’auteurs collaborant régulièrement avec le magazine du service public. La question n’est donc pas de savoir si un reportage isolé a été « coproduit » ou pas, mais pourquoi France Télévisions travaille de façon suivie avec une société dirigée par la femme du porte-parole d’une armée étrangère en guerre, sans jamais l’avoir signalé.

 

Argument n°3 : ce que le médiateur ne dit pas !

 

Le troisième pilier est un silence. À aucun moment la mise au point du médiateur ne mentionne le lien conjugal entre Roxane Rouas-Rafowicz et Olivier Rafowicz. À aucun moment Tristan Waleckx, sur le plateau, n’a démenti ce lien : son « c’est faux » portait sur le mot « productrice », pas sur le mariage. Ni la rédaction de Complément d’enquête, ni la direction de StudioFact, ni Olivier Rafowicz lui-même n’ont jamais démenti publiquement l’information, qui circule depuis 2023.

Ce lien n’a jamais été porté à la connaissance des téléspectateurs. Ni au générique de Hamas : du sang et des armes. Ni au générique des autres productions confiées à StudioFact par le service public. Ni dans le texte replay. Ni dans la mise au point du médiateur, présentée pourtant comme un exercice de « transparence ». Or, dans toute déontologie journalistique, un lien d’intérêt, qu’il soit conjugal, familial ou financier, d’une personne à la tête d’une société de production travaillant régulièrement pour une chaîne publique n’a pas besoin d’avoir influencé un contenu précis pour devoir être déclaré. Il doit l’être parce qu’il existe, et parce que la relation est durable. C’est le principe même de la déclaration d’intérêts.

 

Un « debunk » qui n’en est pas un

 

La chronique du médiateur est présentée comme une réponse aux accusations. Elle en est le contournement. Elle réduit un problème de politique éditoriale, le recours régulier à un même prestataire dirigé par une personne liée conjugalement à une puissance étrangère en guerre, à un débat sémantique sur un seul reportage. Elle déplace la charge de preuve, de « pourquoi n’avez-vous rien dit ? » à « prouvez qu’elle a influencé le contenu ». Elle invente une fonction qui n’existe pas dans l’organigramme public de la société incriminée. Elle qualifie de « courtoisie » un crédit que le générique lui-même ne présente pas comme tel. Elle passe sous silence l’absence de contrat écrit, pointée par Arrêt sur images, pour un tournage en zone de guerre. Et elle laisse hors champ le fait central autour duquel tourne la polémique depuis trois ans.

France Télévisions peut démentir un mot. La chaîne n’a pas démenti l’essentiel. Sur une antenne publique, financée par la redevance, ce silence engage la déontologie du service public, indépendamment de la question, séparée, de savoir si les reportages produits par StudioFact / TV Presse pour France Télévisions sont ou non biaisés !

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Par Moon de SystemDeal