La 81e Assemblée générale des Nations unies, réunie à New York du 22 au 28 septembre 2026, aura offert une photographie particulièrement nette du monde qui se construit sous nos yeux.

Ukraine, guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, Gaza, détroit d’Ormuz, pétrole, intelligence artificielle : derrière les discours diplomatiques, trois grandes batailles apparaissent désormais étroitement liées.

La première concerne évidemment la guerre et la paix. La deuxième porte sur le contrôle de l’énergie et des routes permettant de l’acheminer. La troisième, beaucoup plus récente, concerne la maîtrise de l’intelligence artificielle.

Et sur ces trois sujets, les grandes puissances ne racontent manifestement plus la même histoire.

 

LA PAIX : TOUT LE MONDE LA VEUT, MAIS PERSONNE NE LA DÉFINIT DE LA MÊME FAÇON

 

Emmanuel Macron a choisi de placer son discours du 22 septembre sous le signe du droit international et du refus des « doubles standards ».

Sur l’Ukraine, le président français considère toujours la Russie comme l’agresseur d’un État souverain. Mais il a également introduit une proposition concrète : un « double moratoire ».

Le premier consisterait à arrêter les frappes contre les infrastructures énergétiques et civiles, aussi bien en Ukraine qu’en Russie. Le second concernerait la mer Noire, afin de sécuriser notamment le transport des céréales. Macron souhaite parallèlement poursuivre le soutien militaire à l’Ukraine, notamment en fournissant davantage de missiles intercepteurs.

La position française est donc double : continuer à renforcer la capacité défensive ukrainienne tout en essayant de sanctuariser certaines infrastructures et de rouvrir des espaces de négociation.

L’Espagne adopte une ligne différente dans sa formulation. Pedro Sánchez a condamné ce qu’il qualifie de « guerres d’agression », en citant l’Ukraine, le Liban et l’Iran. Madrid maintient les sanctions contre la Russie, mais revendique également son embargo sur les armes destinées au gouvernement israélien et refuse de porter les dépenses militaires espagnoles à 5 % du PIB. Sánchez a par ailleurs accusé explicitement Benjamin Netanyahu de continuer à commettre un « génocide » à Gaza. Il s’agit ici de la qualification employée par le Premier ministre espagnol, et non d’une qualification juridique établie dans son discours par une décision définitive d’une juridiction internationale.

 

Washington : la paix par la puissance

 

Donald Trump a présenté une conception radicalement différente.

Concernant l’Iran, le président américain a défendu l’intervention militaire américaine et les frappes contre le programme nucléaire iranien. Il a demandé de maintenir une pression économique maximale sur Téhéran tout en laissant ouverte la possibilité d’un accord.

Son discours contenait simultanément une menace particulièrement lourde : parvenir à un accord avec l’Iran ou envisager son « anéantissement ». Quelques heures plus tard, Trump confirmait pourtant l’existence de contacts directs entre responsables américains et iraniens.

Diplomatie et menace militaire coexistent donc dans la stratégie américaine.

Concernant l’Ukraine, Trump affirme toujours rechercher une issue négociée entre Moscou et Kiev.

 

Iran : négocier, mais pas sous la menace

 

Le président iranien Massoud Pezeshkian a répondu le lendemain.

Selon lui, l’Iran est victime d’une guerre menée par les États-Unis et Israël. Il a néanmoins déclaré que Téhéran restait disposé à négocier avec Washington, à condition que ces discussions ne se déroulent pas sous la menace militaire.

La question nucléaire reste centrale : Pezeshkian affirme que son pays ne cherche pas à fabriquer une arme nucléaire, mais refuse de renoncer à la technologie nucléaire civile. Washington conteste la crédibilité des assurances iraniennes sur son programme nucléaire.

 

Israël : la sécurité avant tout

 

Benjamin Netanyahu a défendu une doctrine presque exclusivement centrée sur la sécurité d’Israël.

Le Premier ministre israélien a justifié les frappes contre les installations nucléaires iraniennes en affirmant que leur destruction avait été nécessaire à la survie de son pays.

« Si nous ne l’avions pas fait, nous serions tous morts », a-t-il déclaré.

Netanyahu a également rejeté les accusations de génocide concernant Gaza et attaqué durement les gouvernements occidentaux devenus plus critiques envers Israël. Plusieurs dizaines de délégations ont quitté la salle au début de son intervention.

La différence avec Paris ou Madrid est importante : là où les Européens insistent davantage sur les institutions internationales et le droit, Netanyahu présente la sécurité nationale et la survie d’Israël comme justification centrale de l’emploi de la force.

 

Russie : la guerre continuera jusqu’aux « objectifs »

 

Sergueï Lavrov n’a annoncé aucun changement fondamental concernant l’Ukraine.

Le ministre russe des Affaires étrangères a affirmé que « l’opération militaire spéciale » serait poursuivie jusqu’à son terme. C’est la terminologie utilisée par Moscou pour désigner son intervention en Ukraine.

Lavrov accuse en retour les puissances occidentales d’avoir détruit l’architecture de sécurité européenne et d’utiliser la force et les « doubles standards ». Il a également condamné les opérations américaines et israéliennes contre l’Iran.

La Russie présente ainsi la guerre ukrainienne non seulement comme un conflit territorial ou sécuritaire, mais comme une confrontation beaucoup plus large avec l’ordre international dominé depuis plusieurs décennies par les puissances occidentales.

 

Ukraine : réduire les moyens économiques de Moscou

 

Volodymyr Zelensky tient évidemment le raisonnement inverse.

Selon le président ukrainien, aucune paix durable n’est possible tant que Moscou conserve suffisamment de ressources financières et militaires pour poursuivre la guerre.

Il réclame donc davantage de sanctions et une réduction des revenus russes permettant de financer l’effort militaire.

Zelensky affirme néanmoins être disposé à avancer vers un cessez-le-feu et la diplomatie si la Russie s’engage elle aussi dans cette direction et si l’Ukraine obtient des garanties de sécurité crédibles.

 

Chine : la diplomatie plutôt que les blocs

 

La Chine occupe une position particulière.

Le vice-président Han Zheng a appelé au règlement politique des conflits et demandé aux grandes puissances de respecter davantage les règles internationales.

Concernant l’Ukraine, Pékin affirme continuer à jouer un rôle « constructif » en faveur d’une solution politique.

Au Moyen-Orient, la Chine défend la souveraineté des États de la région et une solution à deux États concernant Israël et les Palestiniens.

Cette position permet surtout à Pékin de présenter la Chine comme une puissance alternative à la logique des blocs occidentaux.

 

LE PÉTROLE : L’AUTRE ARME DE LA GUERRE

 

Derrière les discours militaires se trouve une autre bataille : celle de l’énergie.

Et un lieu concentre désormais toutes les inquiétudes : le détroit d’Ormuz.

Avant la guerre, environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié transitait par cette zone. Les restrictions imposées depuis le conflit ont donc transformé un passage maritime de quelques dizaines de kilomètres en levier géopolitique mondial.

Macron demande sa réouverture et considère que la liberté de navigation ne peut devenir un moyen de pression politique.

La France a également constitué une coalition multinationale destinée à restaurer cette liberté de navigation. Paris considère qu’une normalisation dans le détroit pourrait avoir rapidement un effet sur les prix énergétiques européens.

L’Iran raisonne exactement à l’inverse.

Pezeshkian estime que son pays ne peut être sanctionné, soumis à un blocus américain et privé de certaines libertés commerciales pendant que les autres puissances continuent à profiter librement du détroit.

Téhéran conditionne donc la restauration complète de la navigation à un recul de la pression militaire et économique américaine.

Le pétrole devient ainsi directement un instrument de négociation.

Pour les États-Unis, l’enjeu consiste au contraire à augmenter ou sécuriser l’offre mondiale afin de réduire les prix. Trump a notamment mis en avant l’exploitation et les accords pétroliers conclus avec le Venezuela.

En Ukraine, la logique est différente mais le pétrole reste une arme.

Kiev affirme ne pas vouloir détruire l’industrie pétrolière russe pour elle-même. Zelensky explique que les infrastructures visées participent au financement et à la capacité militaire russe.

Un même produit remplit donc désormais trois fonctions stratégiques : financer une guerre, exercer une pression diplomatique et peser directement sur les économies adverses.

 

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : UNE NOUVELLE GUERRE DE PUISSANCE

 

L’autre grande rupture de cette Assemblée générale concerne l’intelligence artificielle.

Il ne s’agit plus simplement de réglementer ChatGPT ou les réseaux sociaux. L’IA est désormais ouvertement présentée comme un attribut de souveraineté et de puissance comparable, à certains égards, à l’énergie, au spatial ou aux capacités militaires.

Et trois modèles commencent à apparaître.

 

Trump : celui qui gagnera l’IA gagnera la compétition mondiale

 

Donald Trump a été particulièrement clair.

Il souhaite désormais employer l’expression « superintelligence » plutôt qu’intelligence artificielle et rejette l’idée d’un système international susceptible de limiter fortement le développement américain.

Son raisonnement est essentiellement stratégique : les États-Unis sont engagés dans une compétition technologique avec la Chine et doivent conserver leur avance.

« Whoever wins Superintelligence wins », a-t-il résumé devant l’ONU.

Pour Trump, une réglementation internationale trop contraignante risquerait donc moins de protéger l’humanité que de ralentir les entreprises américaines face à leurs concurrentes chinoises.

Macron : créer une troisième voie

 

La proposition française est probablement l’une des plus intéressantes de cette Assemblée générale.

Macron reconnaît explicitement que la compétition mondiale pour les modèles d’IA de pointe est aujourd’hui dominée par les États-Unis et la Chine.

Il propose donc la création d’une « coalition des indépendants ».

Europe, Canada, Brésil, Inde, Indonésie, États africains, pays du Golfe ou Singapour pourraient mutualiser leurs capacités de calcul et leurs investissements afin de développer un modèle frontière open source commun.

L’objectif affiché est très clair : ne devenir les « vassaux » technologiques ni des États-Unis ni de la Chine.

Paris ajoute à cette stratégie de souveraineté une dimension réglementaire.

La France, l’Espagne, le Kenya et l’Australie ont présenté à New York une feuille de route consacrée à la protection des enfants face à l’IA. Elle prévoit notamment davantage d’évaluation indépendante des modèles utilisés par les mineurs.

 

Espagne : contrôler les « techno-oligarques »

 

Pedro Sánchez va plus loin dans le vocabulaire.

Le Premier ministre espagnol réclame des règles strictes contre ce qu’il appelle les « techno-oligarques » contrôlant réseaux sociaux et intelligence artificielle.

Madrid considère que l’industrie ne peut pas simplement s’autoréguler et cite parmi les risques la vie privée, la discrimination, la désinformation, l’emploi et les conséquences sociales de l’IA.

 

Chine : une IA « centrée sur l’humain »

 

Pékin défend encore une autre approche.

Han Zheng a appelé à une intelligence artificielle « centrée sur l’humain », développée « pour le bien », avec une coopération internationale destinée notamment à réduire la fracture numérique entre pays riches et pays en développement.

Derrière ce langage consensuel se joue évidemment aussi une bataille d’influence technologique.

La Chine pousse depuis plusieurs années ses propres propositions de gouvernance mondiale de l’IA et participe désormais à la World Artificial Intelligence Cooperation Organization, créée en 2026 avec plusieurs dizaines de pays.

La Russie en est également membre fondateur et soutient cette architecture internationale portée par Pékin. Lavrov avait confirmé dès juillet que Moscou souhaitait approfondir sa coopération avec la Chine dans ce cadre.

Autrement dit, deux architectures technologiques commencent à se dessiner : un écosystème largement dominé par les entreprises et infrastructures américaines, et une architecture alternative promue notamment par la Chine et la Russie.

Macron voudrait précisément éviter d’avoir à choisir entre les deux.

 

Zelensky : l’IA pourrait bientôt décider qui tuer

 

Le discours ukrainien apporte enfin une dimension beaucoup plus inquiétante.

Zelensky a averti que l’IA pourrait rapidement quitter le simple domaine numérique pour intervenir directement dans les décisions militaires.

Selon lui, dès 2027, des systèmes d’intelligence artificielle pourraient commencer à prendre certaines décisions sur les champs de bataille.

Son message est simple : il faut parvenir à arrêter les guerres actuelles avant que l’autonomie croissante des systèmes militaires ne déclenche une nouvelle course aux armements.

 

TROIS BATAILLES, UN SEUL RAPPORT DE FORCE

 

La 81e Assemblée générale permet finalement de voir apparaître un monde assez différent de celui des années 1990 et 2000.

La guerre militaire reste évidemment centrale. Mais elle est désormais accompagnée d’une guerre énergétique et d’une compétition technologique.

Le pétrole permet de financer les armées, mais aussi d’exercer une pression économique sur les adversaires.

L’intelligence artificielle permet de développer l’économie, mais devient également une technologie militaire et un instrument de souveraineté.

Et les alliances elles-mêmes évoluent.

Les États-Unis privilégient ouvertement la puissance nationale et la domination technologique.

La France et l’Espagne cherchent à préserver un système multilatéral tout en réclamant davantage d’autonomie européenne.

La Russie et la Chine veulent accélérer l’émergence d’un monde multipolaire et construire des institutions alternatives ou complémentaires aux structures dominées historiquement par l’Occident.

L’Iran utilise sa position géographique et énergétique comme moyen de pression face aux États-Unis.

Israël considère que sa sécurité et la menace iranienne justifient l’emploi de la force.

L’Ukraine demande au contraire que la puissance économique et énergétique russe soit réduite afin de contraindre Moscou à négocier.

Ainsi, derrière le vocabulaire universel de la « paix », chaque puissance défend une conception différente des conditions nécessaires pour y parvenir.

Mais la principale nouveauté de cette Assemblée générale est peut-être ailleurs.

Pendant des décennies, les grandes puissances se sont affrontées pour le contrôle des territoires, des mers, des matières premières et de l’énergie.

Elles se battent désormais également pour contrôler la technologie qui pourrait transformer simultanément l’économie, l’information et la guerre.

Le pétrole reste l’une des armes du présent.

L’intelligence artificielle pourrait devenir celle du prochain ordre mondial.