La conférence de presse tenue par Donald Trump le 3 janvier 2026 n’est pas une simple prise de parole de circonstance. Elle constitue un moment charnière, à la fois pour l’avenir du Venezuela, pour l’équilibre géopolitique régional, mais surtout pour ce qu’elle révèle d’un monde où le droit international semble désormais optionnel. Derrière les formules abruptes, les attaques personnelles et les promesses de stabilité, Trump a livré une vision cohérente, assumée et profondément disruptive de la manière dont les États-Unis entendent exercer leur puissance dans les mois à venir.

Cette conférence mérite donc d’être analysée séquence par séquence, car chacune d’elles éclaire une facette d’un projet plus large.

Dès les premières minutes, Donald Trump annonce la couleur en affirmant qu’il ne sera pas question de laisser « n’importe qui » succéder à Nicolás Maduro. Officiellement, il s’agit d’éviter le chaos, l’effondrement institutionnel et l’émergence d’un pouvoir encore plus hostile. En réalité, cette déclaration acte un principe fondamental : la transition politique vénézuélienne ne sera pas souveraine. Elle sera encadrée, surveillée et, dans les faits, pilotée par Washington. Trump ne parle pas de démocratie, il parle de contrôle. Il ne parle pas d’élections libres, mais de sécurité. Ce glissement sémantique est révélateur : la légitimité populaire est reléguée au second plan derrière la compatibilité géopolitique.

Lorsque Trump s’en prend ensuite violemment au président colombien Gustavo Petro, en l’associant au narcotrafic dans des termes volontairement grossiers, il ne s’agit pas d’un simple dérapage verbal. Cette attaque s’inscrit dans une stratégie régionale bien connue : disqualifier politiquement les dirigeants non alignés en les liant à la criminalité. Officiellement, Trump parle de lutte contre la drogue. Officieusement, il rappelle que les États-Unis restent le centre de gravité décisionnel de l’Amérique latine. Le message est clair : tout gouvernement qui s’éloigne trop de l’orbite américaine s’expose à une mise au ban symbolique, médiatique et diplomatique.

Mais le cœur de la conférence apparaît lorsqu’il évoque la Chine, la Russie et l’Iran, accusés de convoiter le pétrole vénézuélien. À ce moment précis, le masque tombe. Le Venezuela n’est pas seulement un problème politique ou humanitaire, c’est avant tout un enjeu énergétique mondial. Le pays détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, et son orientation stratégique conditionne des équilibres économiques majeurs. Trump ne s’en cache d’ailleurs qu’à moitié : empêcher que ces ressources ne profitent à des puissances concurrentes est une priorité absolue.

 Derrière le discours sur la sécurité internationale se dessine un objectif très concret : réintégrer le pétrole vénézuélien dans une sphère d’influence favorable aux intérêts américains.

Les promesses de « justice » et de « paix » adressées au peuple vénézuélien s’inscrivent dans un registre désormais classique. Ce sont les mots que l’on prononce lorsque l’on veut habiller une opération de force d’un vernis moral. L’histoire récente invite pourtant à la prudence. La justice, dans ces contextes, est rarement définie par les peuples concernés eux-mêmes. Elle est imposée par les vainqueurs, souvent au bénéfice d’intérêts économiques extérieurs. La paix, quant à elle, arrive parfois, mais presque toujours après une phase de déstabilisation prolongée.

En élargissant ensuite son propos à Cuba, Trump révèle que le Venezuela n’est pas un cas isolé, mais le premier domino d’une stratégie régionale plus vaste. Il s’agit de restaurer une zone d’influence américaine que Washington estime avoir perdue depuis deux décennies. Le discours humanitaire sert ici de couverture à une volonté de réaffirmation idéologique et géopolitique.

Même les critiques adressées à certaines figures de l’opposition vénézuélienne, comme Maria Corina Machado, participent de cette logique. Trump rappelle implicitement que l’opposition locale n’est pas maîtresse du jeu. La légitimité politique ne se construit pas uniquement à Caracas, elle se valide à Washington. La transition ne sera pas le fruit d’un rapport de forces interne, mais d’une sélection opérée par une puissance extérieure.

Enfin, lorsque Trump évoque la Russie, la guerre en Ukraine et les dizaines de milliers de morts mensuels, en attribuant la responsabilité à Joe Biden, il se positionne comme un homme de paix. Ce positionnement est stratégique. Il lui permet de justifier une politique interventionniste ailleurs, présentée comme plus rationnelle, plus rapide et, selon lui, moins coûteuse en vies humaines. L’Ukraine devient la guerre des autres ; le Venezuela, le terrain de sa propre doctrine.

Mais au-delà de cette analyse séquentielle, une question de fond s’impose.

Nicolás Maduro n’était pas un bon président. Son bilan est lourd, son autoritarisme réel, et ses élections ont été largement contestées par de nombreux pays occidentaux, au regard des conditions dans lesquelles elles se sont tenues. Des millions de Vénézuéliens ont fui leur pays, poussés par l’effondrement économique, l’insécurité et la corruption. Ces faits sont indiscutables.

Mais le monde est rempli de dirigeants dont les méthodes sont contestables, parfois bien plus encore. Et pourtant, tous ne font pas l’objet d’opérations militaires, d’enlèvements ou de changements de régime imposés de l’extérieur. La différence ne réside pas toujours dans la gravité des abus, mais dans l’intérêt stratégique que représente le pays concerné.

Donald Trump a agi en dehors du cadre du droit international. Il n’y a pas eu de mandat clair, pas de procédure multilatérale, pas de validation par une instance internationale indépendante. C’est un pied de nez assumé à l’ONU, institution que les États-Unis ont récemment quitté ou marginalisé, vidant de fait le droit international de sa capacité contraignante. Nous ne sommes plus ici dans un débat juridique, mais dans un débat politique et moral.

Car si le droit international n’existe plus, une question demeure : qui décide de la légitimité ?

Qui juge qu’une opération est juste, nécessaire, acceptable ?

La puissance militaire ? L’influence médiatique ? Le rapport de force économique ?

Si la légitimité se confond désormais avec la capacité d’agir sans sanction, alors nous entrons dans un monde où la loi du plus fort remplace le droit, et où chaque État puissant peut se proclamer juge, jury et bourreau au nom de ses intérêts.

Les mois qui viennent seront décisifs. Nous observerons attentivement : 

– la composition réelle du gouvernement de transition,

– l’évolution des accords pétroliers,

– l’entrée éventuelle de majors américaines au Venezuela,

– et la manière dont la « justice » promise sera appliquée.

C’est à l’aune de ces faits, et non des discours, que l’on pourra juger si cette opération relevait d’une volonté sincère de stabilisation… ou d’un nouvel épisode de la longue histoire de l’appropriation des ressources sous couvert de morale.

Chez Contre7, nous continuerons à documenter, analyser et questionner. Non pas par idéologie, mais par exigence. Parce que lorsque le droit s’efface, il ne reste qu’une chose à défendre : la vérité des faits.