La déclaration de Donald Trump « nous avons besoin du Groenland, c’est une question de sécurité nationale » n’est ni une sortie de route ni une provocation isolée. Elle s’inscrit dans une ligne stratégique assumée depuis plusieurs années par l’ancien président américain et pose une question lourde de conséquences géopolitiques : jusqu’où les États-Unis sont-ils prêts à aller pour sécuriser leurs intérêts dans l’Arctique, y compris au détriment d’un État membre de l’Union européenne ?
Le Groenland est un territoire autonome rattaché au Royaume du Danemark depuis l’Acte d’autonomie de 2009. Il dispose de son propre gouvernement et d’un parlement local, mais la défense, la politique étrangère et les questions de souveraineté relèvent toujours de Copenhague. Sur le plan européen, la situation est volontairement floue : le Groenland a quitté la Communauté économique européenne en 1985 après référendum, principalement pour des raisons liées à la pêche, mais il reste associé à l’Union européenne par le statut de pays et territoire d’outre-mer. Autrement dit, le Groenland ne fait pas partie de l’UE, mais il appartient juridiquement à un État membre de l’Union. Toute tentative de prise de contrôle étrangère reviendrait donc, indirectement, à s’en prendre à un territoire relevant de la souveraineté européenne.
Donald Trump connaît parfaitement cette réalité. Dès 2019, il avait provoqué un premier choc diplomatique en évoquant l’achat pur et simple du Groenland. À l’époque, l’idée avait été qualifiée d’absurde par la Première ministre danoise. Mais depuis, le discours a évolué : Trump ne parle plus d’achat, il parle de nécessité. Ces derniers mois, il a multiplié les déclarations sur les ressources naturelles du Groenland, évoquant explicitement le pétrole, le gaz, les minerais stratégiques et les terres rares, dans un contexte de rivalité accrue avec la Chine et la Russie dans l’Arctique. Plusieurs déclarations rapportées par Reuters montrent qu’il considère désormais l’île comme un enjeu vital pour l’hégémonie énergétique et militaire américaine.
C’est à bord de l’avion présidentiel, en route vers Israël, que Trump a prononcé la phrase qui a mis le feu aux poudres : « Nous avons besoin du Groenland. C’est une question de sécurité nationale. » Le cadre n’a rien d’anodin. En associant un déplacement diplomatique au Proche-Orient à une revendication stratégique sur l’Arctique, Trump inscrit le Groenland dans une vision globale de domination géopolitique où le droit international devient secondaire face aux impératifs de puissance.
La réaction de la gouvernance danoise a été immédiate et ferme. La Première ministre Mette Frederiksen a rappelé publiquement que le Groenland n’est pas à vendre et que toute remise en cause de sa souveraineté est inacceptable. Elle a insisté sur le fait que les États-Unis sont des alliés du Danemark, non des tuteurs, et a appelé Washington à cesser toute rhétorique assimilable à une menace. Ces déclarations, relayées notamment par Danmarks Radio et Reuters, marquent une ligne rouge claire : aucune discussion sur le Groenland ne peut se faire sans le consentement de ses habitants et du Royaume du Danemark. Du côté de Nuuk, le gouvernement groenlandais a lui aussi réagi, rappelant que l’avenir de l’île ne se décide ni à Washington ni à Copenhague, mais par le peuple groenlandais lui-même.
Au niveau européen, les réactions ont été plus feutrées, mais tout aussi révélatrices. La Commission européenne a exprimé son soutien au Danemark et rappelé un principe fondamental : la souveraineté et l’intégrité territoriale des États doivent être respectées par tous les partenaires internationaux, y compris les États-Unis. Plusieurs capitales européennes se sont alignées sur cette position. La France a réaffirmé que le Groenland relève de la souveraineté danoise et que toute tentative de pression constituerait une violation grave du droit international. L’Allemagne a rappelé que les frontières et les territoires européens ne sont pas négociables, même avec un allié historique. Mais au-delà des déclarations, l’Union européenne reste prudente, presque hésitante, consciente de sa dépendance stratégique vis-à-vis de Washington via l’OTAN.
Cette affaire révèle une fracture plus profonde. Le Groenland n’est pas seulement une île glacée au nord de l’Atlantique ; il est devenu un symbole. Symbole de la course aux ressources dans un monde en tension, symbole de l’affaiblissement du droit international face aux logiques impériales, symbole aussi de l’impuissance européenne lorsqu’un allié majeur teste les limites de la souveraineté des États membres. En affirmant qu’il « a besoin du Groenland », Donald Trump ne pose pas une question. Il envoie un message. Reste à savoir si l’Europe est prête à y répondre autrement que par des communiqués polis et des rappels de principe.