Au sommet du G7 à Évian-les-Bains ce 16 juin 2026, Donald Trump a multiplié les critiques inhabituelles et publiques envers Israël et Benjamin Netanyahu. Lui qui se présente comme le sauveur historique de l’État hébreu (« Sans moi, il n’y aurait pas d’Israël ») a exprimé une exaspération claire face à une campagne au Liban jugée trop longue, trop coûteuse en vies civiles et surtout perturbante pour son accord en cours avec l’Iran.
Déclarations de Trump
« J’ai eu une grande relation avec Bibi, mais maintenant Bibi doit être plus responsable vis-à-vis du Liban. »« Sans nous, sans les États-Unis, il n’y aurait pas d’Israël. Sans moi, il n’y aurait pas d’Israël, car aucun autre président n’était prêt à faire ce que j’ai fait. »
Sur la frappe récente à Beyrouth :
« Je n’ai pas aimé qu’il mène une attaque sur la base d’une toute petite chose avec quelques drones… J’ai vu cette attaque, j’ai vu où la bombe est tombée. C’était vicieux… c’était trop. On peut aussi en faire trop. »
Sur le Hezbollah, les dommages collatéraux et la Syrie :
« Israël se bat contre le Hezbollah depuis trop longtemps, et trop de gens sont tués. Vous n’avez pas besoin de raser tout un immeuble à chaque fois que vous cherchez quelqu’un, car il y a beaucoup de gens dans ces immeubles et ils ne sont pas tous du Hezbollah…
J’ai suggéré à Israël de laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah. Pour être honnête avec vous, je pense qu’ils feraient un meilleur travail pour le faire. »« Si Israël ne peut pas faire le boulot sans tuer tout le monde, la Syrie le fera. Ils le feront mieux. »
Et en conclusion :
« Je ne suis pas content de la façon dont Israël s’est comporté avec le Liban et avec le Hezbollah. »
« Le Liban était autrefois un grand pays… De tous les pays, c’est celui qui a été traité le plus mal, et il ne peut pas se défendre. »
Trump a également loué le nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Sharaa (ex-Abu Mohammad al-Jolani) : « Il a fait un travail incroyable… Il n’est pas boy-scout, mais il a très bien fait. Et il déteste le Hezbollah. »
La réaction israélienne
Les habituels porte-voix israéliens, si prompts à l’incisivité, à la provocation et à l’assurance arrogante, ont cette fois accusé le coup avec une rare discrétion. Des officiels proches de Netanyahu parlent d’une « gifle retentissante » et se disent stupéfaits par ces restrictions publiques. Netanyahou a réaffirmé que la « zone tampon » au Liban serait maintenue « aussi longtemps que nécessaire », tandis que le ministre de la Défense Israel Katz insiste sur l’indépendance d’action d’Israël. Le malaise est palpable : après des années de ligne dure présentée comme infaillible, leur plus grand allié leur demande publiquement de freiner et de déléguer à… la Syrie.
Une stratégie plus large et risquée derrière la proposition syrienne
Derrière cette sortie se dessine une vision trumpienne classique de realpolitik transactionnelle. Trump veut boucler rapidement son accord avec l’Iran (nucléaire + détroit d’Ormuz) sans que les opérations israéliennes ne viennent tout faire capoter. En poussant la Syrie post-Assad, renforcée et légitimée par Washington, à s’occuper du Hezbollah, il vise plusieurs objectifs simultanés : externaliser le problème à un acteur qu’il pense mieux contrôler, obtenir des opérations plus « chirurgicales » et moins médiatiquement coûteuses, et tenter d’affaiblir l’Iran par procuration.
Il y a clairement une volonté de mettre un frein aux « erreurs » israéliennes – entendues ici comme les frappes massives, les destructions indiscriminées d’immeubles entiers et les lourdes pertes civiles que Trump qualifie ouvertement de « too much » et « vicious ». Trump semble vouloir empêcher Israël de continuer sur cette voie qui accumule les dégâts sur les civils et les infrastructures libanaises, tout en risquant d’isoler diplomatiquement Washington. Cela intervient dans un contexte plus large où Israël mène des opérations de déstabilisation dans la région depuis de longues années sous couvert de « sécurité », par des opérations répétées, des occupations prolongées et des frappes qui entretiennent un cycle de violence au-delà de toute menace immédiate.
Le risque de boomerang pour Israël
Et si Israël persiste malgré tout ? La proposition crée un risque réel de retour de flamme. Une Syrie stabilisée sous Jolani, forte du soutien américain, pourrait gagner en confiance et en capacité militaire. Jolani, opportuniste, pourrait un jour retourner la situation : tolérer ou encourager des actions anti-israéliennes pour consolider son pouvoir interne, ou utiliser une présence accrue au Liban comme levier de négociation avec l’Occident. Dans ce scénario, un Israël qui « se comporte mal » pourrait se retrouver face à un nouveau front nord plus dangereux, géré par un ancien jihadiste repenti devenu partenaire de circonstance de Washington.
Cette approche fait écho à des épisodes antérieurs de la politique étrangère américaine, où l’armement de proxies a souvent produit des effets boomerang brutaux. On pense notamment aux débats autour de la Syrie sous l’administration Obama, où Hillary Clinton avait elle-même pointé du doigt le « vide » créé par l’absence de soutien aux rebelles modérés, un vide rapidement rempli par les jihadistes – contribuant à la montée en puissance d’ISIS.
Clinton avait reconnu, dans des analyses rétrospectives, que ces dynamiques de proxies mal calibrés avaient été une erreur dont les États-Unis portaient une part de responsabilité. C’est le côté sans pitié de la realpolitik américaine : alliances transactionnelles avec des acteurs douteux (aujourd’hui Jolani, hier d’autres groupes), calculs froids où les alliés comme Israël ne sont pas intouchables, et une disposition à pivoter brutalement quand les intérêts supérieurs (ici « America First » et le deal iranien) l’exigent. Israël n’est pas abandonné, mais on lui rappelle fermement qu’il n’a pas carte blanche éternelle. S’il continue les excès, le protecteur américain est prêt à pivoter vers d’autres outils, même risqués.
Pour ceux qui suivent depuis des mois les images de quartiers rasés et de lourdes pertes civiles au Liban, cette mise au point sonne comme un rappel salutaire à la proportionnalité. Même Trump, le grand ami d’Israël, finit par dire stop. Les porte-voix israéliens, si sûrs d’eux d’habitude, découvrent que la force sans limites finit par agacer jusqu’à ses protecteurs les plus fidèles. Une petite claque, peut-être nécessaire, pour une diplomatie qui semblait immunisée contre tout frein extérieur.
L’histoire continue, mais ce 16 juin 2026 marque un tournant dans la relation Trump-Netanyahou.