Ils demandaient des professeurs. Des classes moins chargées. Des établissements dignes de ce nom. Une école capable de leur donner un avenir.
Ils ont découvert les CRS, les grenades, les LBD et les gardes à vue.
Depuis le 21 septembre 2026, un mouvement lycéen parti d’Île-de-France s’est propagé à l’ensemble du pays. En quelques jours, des centaines puis plus d’un millier d’établissements ont été touchés par des blocages, rassemblements ou perturbations. Le mouvement est devenu l’une des plus importantes mobilisations lycéennes depuis des décennies.
Et contrairement à ce que pourrait laisser croire une partie du récit politique qui s’est rapidement imposé, ces adolescents ne sont pas descendus dans la rue parce qu’ils s’ennuyaient entre deux vidéos TikTok.
Ils parlent d’abord de leur école.
Une école qui ne tient plus ses promesses
Professeurs absents ou non remplacés, classes surchargées, bâtiments vétustes, matériel défaillant, inégalités entre établissements, conditions de travail dégradées, orientation anxiogène et rejet de Parcoursup : voilà le terreau de la colère.
À Aubervilliers, Montreuil, Saint-Denis et ailleurs, des lycéens ont raconté des cours amputés faute d’enseignants, des équipements qui ne fonctionnent pas et le sentiment que leur avenir dépend trop souvent du lycée dans lequel ils ont eu la chance, ou la malchance, d’atterrir.
Même les chiffres internationaux ne permettent plus de balayer leur inquiétude d’un revers de main. Les résultats PISA 2025 publiés par l’OCDE en septembre sont parmi les plus faibles jamais enregistrés par la France. Les performances ont encore diminué depuis 2022 en mathématiques et en compréhension de l’écrit et restent nettement inférieures à celles de 2015. La proportion d’élèves sous le niveau minimal a augmenté en dix ans de 12 points en mathématiques et de 11 points en compréhension de l’écrit.
Les lycéens ont donc fait quelque chose que notre République prétend précisément enseigner à ses enfants : ils se sont mobilisés.
Manifester. Revendiquer. Contester une politique publique. Demander des comptes à ceux qui gouvernent.
Bref, exercer leur citoyenneté.
Seulement voilà : entre les cours d’éducation civique et la rue, certains ont découvert une différence assez brutale.
Des milliers d’interpellations, majoritairement des adolescents
Le mouvement a certes connu des violences. Des policiers ont été blessés. Des établissements et du mobilier urbain ont été dégradés, des incendies ont été allumés et certains policiers ont subi des agressions particulièrement graves. Ces faits existent et doivent être condamnés. Les nier serait aussi malhonnête que de réduire l’ensemble des lycéens mobilisés à leurs auteurs.
Mais la réponse de l’État a atteint une ampleur exceptionnelle.
Au 6 octobre, plus de 6 000 personnes avaient été interpellées, principalement des adolescents.
Quelques jours plus tôt, Mediapart faisait déjà état de plus de 2 000 personnes placées en garde à vue depuis le 28 septembre, « très majoritairement des mineurs ».
Nous parlons donc bien d’enfants de 14, 15, 16 ou 17 ans.
Et certaines images resteront.
28 septembre, Saint-Ouen-l’Aumône : 14 ans, la mâchoire frappée à bout portant
Devant le lycée Château d’Épluches, à Saint-Ouen-l’Aumône, une vidéo devient virale.
On y voit trois policiers intervenir sur un garçon de seulement 14 ans. Après plusieurs coups, un policier utilise un lance-grenades Cougar quasiment à bout portant en direction de son visage.
Le jeune homme est atteint à la mâchoire.
Transporté à l’hôpital de Pontoise, il souffre notamment de la perte de nombreuses dents. Le lance-grenades utilisé n’est pourtant pas conçu pour tirer directement sur une personne à cette distance : son emploi réglementaire impose notamment un tir incliné afin d’éviter un impact direct.
Deux enquêtes sont ouvertes, dont une concernant l’utilisation du lance-grenades.
Quatorze ans.
À cet âge-là, la République considère encore que vous devez demander l’autorisation pour sortir du lycée.
Mais vous pouvez manifestement vous retrouver face au canon d’un lance-grenades.
Tours : Maël, 16 ans, perd l’usage d’un œil
Deux jours plus tard, à Tours, c’est Maël, 16 ans, qui est grièvement blessé.
Il perd l’usage d’un œil.
L’adolescent et plusieurs témoins mettent en cause un tir de LBD. Surtout, la procureure de Tours indique que les lésions constatées lors des examens médico-légaux sont compatibles avec cette hypothèse.
Sa famille porte plainte pour violences volontaires et une enquête est confiée à l’IGPN.
À Argenteuil, le 1er octobre, un autre adolescent de 16 ans est à son tour blessé à un œil lors d’une intervention policière. Là encore, un tir de LBD est suspecté et l’IGPN est saisie.
Les enquêtes devront déterminer précisément les responsabilités.
Mais les blessures, elles, ne sont pas hypothétiques.
Belfort : Mikhail, 17 ans, accuse un policier d’avoir tenté de le noyer
Le 2 octobre, à Belfort, une autre séquence embrase les réseaux sociaux.
Un policier est violemment frappé par plusieurs jeunes. Ces images sont immédiatement reprises et condamnées, notamment par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez.
Mais une autre vidéo raconte ce qui s’est produit quelques instants auparavant.
Mikhail R., lycéen de 17 ans, est interpellé par le même policier près de la Savoureuse, à proximité du lycée Gustave-Courbet. Son avocat affirme que le fonctionnaire lui a plongé la tête dans l’eau et dénonce une tentative de noyade.
Le jeune homme a porté plainte pour tentative de meurtre.
Le procureur conteste cette qualification et souligne notamment la faible profondeur du cours d’eau, mesurée à 19 centimètres. L’enquête devra donc déterminer ce qui s’est réellement passé.
Mais une chose est certaine : la séquence précédant l’agression du policier existe et elle fait désormais partie du dossier.
C’est précisément pour cela qu’une information honnête doit montrer les deux vidéos.
5 octobre, Lens : 15 ans et une main en moins
Puis vient Lens.
Lundi 5 octobre, devant le lycée professionnel Auguste-Béhal, un garçon de 15 ans, scolarisé en seconde, est atteint par l’explosion d’une grenade utilisée par les forces de l’ordre.
Sa main gauche est arrachée.
Une enquête de l’IGPN est ouverte pour « violence ayant entraîné une mutilation, une infirmité permanente ».
Une première version a rapidement circulé : l’adolescent aurait ramassé la grenade.
Mais cette chronologie fait encore l’objet de vérifications et le procureur lui-même n’a pas immédiatement confirmé cette version. Des témoins ont livré un récit différent. C’est précisément l’objet de l’enquête : déterminer comment cette grenade s’est retrouvée au contact de cet enfant.
Il avait quinze ans lorsqu’il est allé manifester pour son lycée.
Il aura quinze ans lorsqu’il devra apprendre à vivre sans sa main gauche.
Dix enquêtes et des centaines de blessés
Ces cas ne sont plus de simples « incidents isolés ».
Au 5 octobre, dix enquêtes judiciaires avaient été confiées à l’IGPN concernant différents événements liés au mouvement. Le ministre de l’Éducation nationale indiquait de son côté que 215 élèves avaient été blessés depuis le début de la mobilisation, tout en précisant que ces blessures avaient des origines diverses et n’étaient donc pas toutes imputables aux forces de l’ordre.
Amnesty International a publiquement alerté sur ce qu’elle considère comme un recours excessif à la force contre des mineurs, tout en reconnaissant l’existence de violences commises par certains manifestants.
C’est précisément cette nuance qu’il faut conserver.
Condamner un adolescent qui incendie un établissement ou frappe un policier n’oblige pas à fermer les yeux lorsqu’un autre adolescent reçoit un projectile policier dans le visage.
L’État de droit fonctionne dans les deux sens.
Et les revendications ont presque disparu derrière les violences
C’est peut-être là que se trouve l’un des plus grands échecs de cette séquence.
À mesure que les affrontements se sont multipliés, le débat public s’est déplacé.
On a parlé de casseurs. De violences urbaines. De policiers agressés. De l’influence de La France insoumise. De Jean-Luc Mélenchon. De maintien de l’ordre. De parents responsables ou irresponsables.
Le ministère de la Justice lui-même a publié le 5 octobre un communiqué intitulé « Bilan judiciaire des violences urbaines en marge du mouvement lycéen », annonçant une réponse pénale ferme et des instructions adressées aux procureurs généraux.
Mais combien de Français connaissent précisément les revendications initiales ?
Des enseignants devant chaque classe.
Le remplacement des professeurs absents.
Des classes moins chargées.
Des bâtiments scolaires entretenus.
De meilleures conditions d’étude.
Davantage d’égalité entre établissements et territoires.
Une remise en cause de Parcoursup.
Une école publique capable, tout simplement, de tenir la promesse qu’elle fait aux enfants.
Ces revendications sont documentées par de nombreux témoignages recueillis depuis le début du mouvement.
Et, signe assez révélateur, le gouvernement a finalement commencé à répondre sur le fond : le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé vouloir agir sur le remplacement des enseignants absents, les rythmes scolaires et la rénovation des bâtiments. Le ministère de l’Éducation a même lancé le 6 octobre une consultation nationale destinée aux lycéens.
Il aura donc fallu des semaines de colère et des milliers d’interpellations pour que l’on demande finalement aux lycéens ce qu’ils avaient à dire.
« Ils n’avaient qu’à aller en cours »
Sur les réseaux sociaux, une autre fracture apparaît.
D’un côté, ceux qui ne voient dans ces rassemblements qu’une génération turbulente : « ils feraient mieux d’aller en cours », « ils ne savent même pas pourquoi ils manifestent », « les parents devraient venir les chercher ».
De l’autre, des parents, enseignants, syndicats, étudiants et citoyens qui voient désormais dans ces adolescents une génération découvrant brutalement le rapport de force politique.
Le mouvement bénéficie aujourd’hui du soutien d’enseignants, de parents et d’étudiants. Il est aussi entré de plein fouet dans la campagne présidentielle de 2027 : plusieurs candidats et partis ont déjà pris position pour ou contre la mobilisation et sa gestion par le gouvernement.
Personne ne peut encore sérieusement mesurer l’effet électoral qu’auront ces événements.
Mais croire qu’ils n’en auront aucun serait singulièrement naïf.
Une partie de ces adolescents votera pour la première fois en 2027.
Et ils se souviendront.
On leur avait parlé de démocratie
C’est peut-être le plus inquiétant.
Depuis l’école primaire, on explique à ces enfants qu’ils vivent dans une démocratie.
Qu’ils ont des droits.
Qu’un citoyen peut contester.
Que manifester est une liberté fondamentale.
Que la République protège ses enfants.
Puis certains d’entre eux ont fait l’expérience concrète du système.
À quatorze ans, un visage frappé par un lance-grenades.
À seize ans, un œil perdu.
À quinze ans, une main arrachée.
Des milliers d’interpellations.
Des gardes à vue.
Et un discours politique qui, trop souvent, a parlé d’eux avant de parler de ce qu’ils demandaient.
Il ne s’agit pas de prétendre que tous les policiers sont violents. Ce serait absurde.
Il ne s’agit pas davantage de transformer chaque lycéen interpellé en victime innocente. Certains ont commis des violences graves et devront en répondre.
Il s’agit de poser une question autrement plus dérangeante :
qu’est-ce qu’une démocratie transmet à ses enfants lorsqu’elle répond à une crise de son école d’abord comme à un problème de maintien de l’ordre ?
Car une génération politique se construit aussi comme cela.
Dans les promesses qu’on lui fait.
Et dans la manière dont elles sont trahies.
Emmanuel Macron quittera l’Élysée en 2027. Laurent Nuñez quittera un jour le ministère de l’Intérieur. Les polémiques médiatiques disparaîtront sous les suivantes, comme toujours dans cette gigantesque machine à oublier.
Mais Maël aura toujours perdu l’usage de son œil.
Le garçon de Lens vivra toujours sans sa main.
Et des milliers d’adolescents se souviendront de leur première confrontation avec l’État.
On voulait peut-être leur apprendre l’ordre.
On risque surtout de leur avoir appris la défiance.
On voulait des jeunes obéissants.
On vient peut-être de fabriquer une génération profondément anti-système.
On s’en souviendra.