Un métal ultra-stratégique dérobé dans l’unique usine française capable de le raffiner

Dans la nuit du 21 au 22 octobre 2026, plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium ont été volés sur le site Framatome de Jarrie, en Isère. Classée Seveso seuil haut, cette usine est le seul établissement français capable de produire et de raffiner ce métal à haute pureté. Le préjudice est estimé à plusieurs millions d’euros. Il s’agit du sixième vol de ce type depuis 2019.

Les voleurs, décrits comme parfaitement renseignés, se sont introduits en quelques minutes. Les dispositifs visibles sur place – clôture et blocs de béton – n’ont pas constitué d’obstacle réel. Un intérimaire de nuit s’est retrouvé face à eux avant de se réfugier au poste de garde. Le temps que les forces de l’ordre arrivent, le stock avait disparu.

En août dernier, un chef d’équipe du même site avait déjà été interpellé avec plus de 150 kilos d’hafnium et 500 000 euros en liquide à son domicile. Les syndicats, notamment Force Ouvrière, ont réclamé le retrait immédiat des salariés des postes de nuit et de week-end ainsi que l’arrêt des installations hafnium jusqu’à une sécurisation « complète et sérieuse ».

En septembre, après d’autres incidents sur des sites sensibles de la base industrielle de défense, le président de la République avait demandé au gouvernement de préparer un plan de protection des infrastructures critiques. Le dernier vol montre que les effets concrets de cette demande restent limités.

Un matériau dont dépendent les Rafale, les sous-marins nucléaires et bien plus

L’hafnium n’est pas un métal ordinaire. Ses propriétés exceptionnelles d’absorption des neutrons, de résistance à la chaleur et à la corrosion en font un composant indispensable des barres de contrôle des réacteurs nucléaires, y compris ceux de la propulsion navale et sous-marine. Il entre également dans les superalliages des moteurs d’avions de combat comme le Rafale, dans certains drones, et dans des applications spatiales. La France occupe une place de premier plan mondial dans la production de hafnium de haute pureté. Perdre des stocks sur le seul site national qui les produit, et de manière répétée, pose donc une question de continuité des chaînes de production stratégiques.

Ce n’est pas un vol de marchandises classiques. Cibler ce type de matériau suppose une connaissance précise de sa valeur, de ses usages et de son lieu de stockage. La répétition des intrusions, la connaissance fine du site et l’existence d’un précédent interne illustrent que la protection en place n’était pas à la hauteur de l’enjeu.

Le paradoxe des discours sur l’autonomie industrielle et la souveraineté

Depuis plusieurs années, et de façon plus insistante depuis le retour de la guerre de haute intensité en Europe, les plus hauts responsables français affirment qu’il faut retrouver une autonomie industrielle en matière de production de défense. La loi de programmation militaire, ses actualisations, les discours du président de la République aux armées et les déclarations des ministres des Armées insistent sur la souveraineté, la montée en cadence et la réduction des dépendances. En parallèle, la France a engagé une réflexion sur la dimension européenne de sa dissuasion nucléaire, avec le concept de « dissuasion avancée » : association d’alliés à des exercices, possibilités de déploiements temporaires, tout en maintenant un contrôle exclusivement français de la décision et des moyens. Ces discussions se poursuivent actuellement avec plusieurs partenaires européens.

Le contraste est net. D’un côté, un discours qui place la souveraineté industrielle et nucléaire au rang de priorité stratégique. De l’autre, un site unique, producteur d’un matériau critique pour la propulsion nucléaire navale et pour l’aéronautique de combat, qui subit son sixième vol en sept ans, avec des failles de sécurisation documentées et des demandes syndicales insistantes pour un renforcement réel des protections.

Ce que ces vols révèlent concrètement

Les faits disponibles montrent que les dispositifs présents n’ont pas empêché des intrusions rapides et ciblées. Les voleurs savaient où frapper. Un précédent interne a été établi quelques mois plus tôt. Les syndicats et une question écrite à l’Assemblée nationale ont pointé des failles persistantes.

Aucun élément public ne laisse penser que le site bénéficiait d’un niveau de protection proportionné à la rareté et à la criticité de sa production.

Pour un pays qui se présente comme une puissance nucléaire souveraine, la vulnérabilité d’un maillon unique de la chaîne industrielle pose un problème de crédibilité. Ce n’est pas seulement une question de stocks volés ; c’est une question de capacité à protéger ce que l’on produit encore sur le territoire national.

Des moyens pour surveiller la population, mais pas pour protéger les sites stratégiques

Le contraste devient plus frappant encore lorsqu’on le met en regard des capacités déployées pour surveiller la population. Des outils de vidéosurveillance algorithmique ont été étendus jusqu’en 2030, des modules de reconnaissance faciale ont été utilisés hors cadre légal, des logiciels d’analyse vidéo ont tourné pendant des années sans les formalités requises, et les techniques de renseignement ont vu leurs volumes augmenter fortement. Ces dispositifs visent des comportements, des déclarations et des mobilisations, parfois au-delà du cadre strictement légal.

Pendant ce temps, un site unique, producteur d’un matériau dont dépendent à la fois la propulsion nucléaire navale et l’aéronautique de combat, continue de subir des vols répétés et ciblés. Les moyens techniques et organisationnels existent pour l’un comme pour l’autre. Leur répartition révèle des priorités effectives qui ne coïncident pas toujours avec les discours sur la souveraineté industrielle et nucléaire.

On dilapide, on ne protège même plus ce qui reste

Depuis des années, on nous explique qu’il faut reconquérir notre souveraineté industrielle. On a vu des fleurons cédés, des savoir-faire partir, des capacités de production de masse disparaître ou être fragilisées. Les discours se multiplient, les lois de programmation s’empilent, les plans se succèdent. Pourtant, lorsque la France conserve encore un site unique capable de produire un matériau dont dépendent à la fois ses sous-marins nucléaires, ses avions de combat et une partie de ses applications spatiales, elle se montre incapable – ou plutôt non décidée – à le protéger correctement.

Six vols en sept ans sur le même site Seveso. Des voleurs qui entrent en quelques minutes, sans que les mesures en place ne freinent réellement l’opération. Un salarié qui sort avec des quantités importantes et de l’argent liquide. Des syndicats qui doivent encore exiger, après coup, qu’on arrête les postes de nuit tant que la sécurisation n’est pas réelle. Et tout cela au moment où l’on parle de « dissuasion avancée », d’autonomie stratégique et de rôle européen de la France en matière nucléaire.

Si nous avons les moyens techniques, réglementaires et budgétaires de sécuriser sérieusement un site de cette nature – et nous les avons –, alors le fait de ne pas le faire relève d’un choix. Un choix qui consiste à continuer de parler de souveraineté tout en laissant exposés les derniers maillons industriels qui la rendent concrète. On peut vendre des fleurons, on peut réduire les capacités, on peut multiplier les discours. Mais quand on produit encore quelque chose de stratégique et qu’on ne le protège pas, le discours sur l’autonomie industrielle devient difficile à tenir sérieusement. Il ne suffit plus de dire qu’il faut retrouver une souveraineté. Il faut encore démontrer qu’on est capable de défendre ce qui en reste.