Il y a des déclarations politiques que l’actualité finit par engloutir. Et puis il y a celles qu’il faut conserver, dater et retranscrire, parce qu’un jour personne ne devra pouvoir prétendre : « Nous ne savions pas. »
En août 2026, Itamar Ben-Gvir n’est ni un militant anonyme, ni un provocateur marginal sur les réseaux sociaux. Il est ministre israélien de la Sécurité nationale, membre du gouvernement dirigé par Benjamin Netanyahu.
Invité du podcast de Rom Braslavski, ancien otage israélien à Gaza, Ben-Gvir explique ce qu’il souhaiterait voir faire dans l’enclave palestinienne.
Ses mots sont glaçants :
« Je pense qu’il faut mener des assassinats ciblés à Gaza, en éliminer 30 à 40 chaque nuit. »
Il ne s’arrête pas là. Lorsqu’il est interrogé sur les personnes visées, il précise que son raisonnement ne concerne pas seulement ceux qui représentent une menace immédiate. Il évoque des gens qui, selon lui, « ne méritent pas de vivre », avant d’ajouter :
« Ce ne sont même pas des êtres humains. »
Associated Press, le Financial Times et la presse israélienne ont rapporté ces déclarations. Ben-Gvir réclame également le retour de colonies israéliennes dans toute la bande de Gaza et le départ du plus grand nombre possible de Palestiniens.
Tuer. Déshumaniser. Faire partir.
Il faut mesurer ce qui vient d’être prononcé.
Un ministre en exercice parle publiquement de tuer plusieurs dizaines de personnes chaque nuit.
Il affirme que certaines ne méritent pas de vivre.
Il leur retire jusqu’à leur qualité d’êtres humains.
Et il défend parallèlement une transformation démographique de Gaza par le départ massif de sa population palestinienne.
On pourrait tenter de présenter Ben-Gvir comme un électron libre dont les déclarations n’engagent que lui. Ce serait incomplet.
Ben-Gvir est effectivement en désaccord avec Benjamin Netanyahu sur certains aspects de la conduite de la guerre et ne commande pas l’armée israélienne. Ses paroles ne peuvent donc pas être automatiquement présentées comme une décision du gouvernement israélien.
Mais lorsqu’il est question du départ des Palestiniens de Gaza, la frontière devient beaucoup plus difficile à tracer.
Benjamin Netanyahu a lui-même défendu publiquement ce qu’il appelle la « migration volontaire » des Gazaouis. En 2025, il déclarait vouloir leur donner la possibilité de quitter le territoire et assumait vouloir concrétiser cette perspective. Le gouvernement israélien avait également approuvé un plan prévoyant le déplacement de centaines de milliers de Palestiniens vers le sud de Gaza, tandis que des discussions existaient avec plusieurs pays concernant une éventuelle émigration.
Autrement dit : Ben-Gvir radicalise le discours, mais l’idée de vider Gaza d’une partie importante de sa population n’est plus cantonnée à ses seules déclarations.
Quand les mots rappellent les heures les plus sombres de l’Europe
Il faut évidemment être précis.
Dire qu’un responsable politique israélien est nazi serait une accusation historique et idéologique grossière, et ce n’est pas notre propos.
En revanche, comparer des mécanismes rhétoriques est parfaitement légitime.
L’Europe connaît tragiquement cette mécanique.
D’abord, une population est désignée comme un problème.
Puis certains de ses membres sont présentés comme indésirables.
Ensuite vient la déshumanisation.
Enfin apparaissent l’expulsion, le déplacement ou l’élimination physique comme solutions politiques acceptables.
C’est précisément parce que l’Europe a connu cette histoire que les mots d’un ministre affirmant que certaines personnes « ne méritent pas de vivre » et ne sont « même pas des êtres humains » devraient provoquer un séisme politique.
La comparaison ne consiste donc pas à dire :
Ben-Gvir est un nazi.
Elle consiste à poser une question beaucoup plus inconfortable :
Comment qualifierions-nous ces mêmes mots s’ils avaient été prononcés par un ministre européen visant une autre population ?
Et la France ?
C’est ici que notre propre responsabilité politique doit être interrogée.
La France et Israël ne sont pas deux États sans relations.
Le ministère français des Affaires étrangères décrit lui-même une « relation bilatérale solide » avec Israël, accompagnée de coopérations culturelles, scientifiques, économiques et touristiques ainsi que d’un dialogue stratégique institutionnalisé.
Pendant toute la guerre de Gaza, Paris a par ailleurs réaffirmé son attachement à l’existence et à la sécurité d’Israël.
Mais il serait aujourd’hui factuellement faux d’écrire que la France n’a pris aucune mesure contre Ben-Gvir.
Paris lui a interdit l’entrée sur le territoire français. Jean-Noël Barrot a également qualifié ses dernières déclarations « d’inacceptables et inhumaines ». La France a sanctionné Bezalel Smotrich et plusieurs responsables ou organisations liés à la colonisation et aux violences en Cisjordanie.
La question devient alors différente — et peut-être plus dérangeante encore.
Jusqu’où peut-on condamner les ministres d’un gouvernement tout en maintenant avec l’État qu’ils gouvernent une relation bilatérale normale ?
Emmanuel Macron déclarait encore en avril 2026 :
« La France est attachée à Israël, son existence, sa sécurité. »
Il ajoutait néanmoins que la France avait condamné ce qui était fait à Gaza, en Cisjordanie et au Liban et envisageait une remise en question de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne si cette politique se poursuivait.
Il existe donc aujourd’hui une contradiction politique que chacun peut apprécier à sa manière : Paris condamne de plus en plus durement certains membres et certaines politiques du gouvernement Netanyahu, tout en maintenant ses relations avec l’État israélien.
Ce n’est pas une absence de condamnation.
C’est le choix de condamner sans rompre.
Et ce choix engage politiquement la France.
Que dirions-nous si les rôles étaient inversés ?
Imaginons maintenant quelques secondes.
Un ministre d’un gouvernement étranger explique publiquement qu’il faudrait éliminer 30 à 40 membres d’une population chaque nuit.
Il précise que certains ne méritent pas de vivre.
Il affirme qu’ils ne sont même pas des êtres humains.
Il souhaite qu’une grande partie de cette population quitte son territoire.
Que dirions-nous ?
Parlerions-nous simplement d’un ministre « controversé » ?
D’une « personnalité radicale » ?
D’un « partenaire difficile » ?
Ou emploierions-nous immédiatement les mots de déshumanisation, d’expulsion et d’extrémisme ?
La nationalité et la religion de celui qui prononce ces paroles ne devraient rien changer à notre jugement.
Ce sont les paroles elles-mêmes qui doivent être jugées.
Ben-Gvir est israélien et juif. Cela ne fait évidemment pas de lui un nazi.
Mais être israélien ou juif ne saurait davantage interdire de constater qu’un discours politique contemporain peut reproduire des mécanismes de déshumanisation et d’élimination dont l’Europe connaît parfaitement les précédents historiques.
L’Histoire ne se répète jamais exactement.
Mais elle nous a appris à reconnaître certains mots.
Et lorsqu’un ministre en exercice explique en 2026 que des êtres humains « ne méritent pas de vivre », qu’ils ne sont « même pas des êtres humains », qu’il faudrait en éliminer des dizaines chaque nuit et qu’il souhaite le départ massif de leur population, notre rôle n’est pas de détourner les yeux.
Notre rôle est de conserver ses paroles.
De les dater.
De les confronter aux faits.
Et de demander à ceux qui entretiennent encore des relations avec ce gouvernement jusqu’où ils considèrent que leur responsabilité commence et où elle s’arrête.
Parce que demain, personne ne devra pouvoir dire qu’il ne savait pas.