L’invasion de 2003 n’a pas seulement renversé Saddam Hussein. Elle a brisé l’État irakien, communautarisé la politique et ouvert un espace que l’islamisme (chiite d’abord, sunnite ensuite) a occupé les armes à la main. Vingt-trois ans plus tard, Daech n’a plus de califat. Le danger islamiste, lui, n’a pas disparu. Il a changé de forme : moins spectaculaire qu’en 2014, plus enraciné dans les institutions, les milices et les réseaux religieux.
Un coût humain immense, pour un résultat inverse
La coalition a justifié la guerre par des armes de destruction massive introuvables et des liens avec Al-Qaïda jamais démontrés. Le prix, lui, est réel.
Les morts civiles documentées par Iraq Body Count dépassent les 187 000 à 211 000 depuis 2003. Les enquêtes auprès des ménages portent les décès excédentaires, violents et indirects, à plusieurs centaines de milliers entre 2003 et 2011. Des millions d’Irakiens ont été déplacés. Côté occidental : plus de 4 400 soldats américains tués, des dizaines de milliers de blessés, plus de 3 500 contractuels morts.
Saddam Hussein était un dictateur sanguinaire. Son régime a produit des fosses communes, Anfal, la guerre contre l’Iran et l’invasion du Koweït. L’intervention n’a pas pour autant assaini le pays. Elle a substitué à une tyrannie laïque une fragmentation où les entrepreneurs de violence islamiste sont devenus indispensables.
Comment l’occupation a fabriqué le danger
Deux décisions de l’Autorité provisoire de la coalition ont pesé plus lourd que bien des discours sur la démocratie. La débaathification a chassé une partie de l’administration et de l’encadrement sunnite. La dissolution de l’armée a jeté des centaines de milliers d’hommes armés dans le vide. L’insurrection est née là : d’abord baasiste et nationaliste, puis de plus en plus djihadiste.
Al-Qaïda en Irak s’est nourri de cette humiliation, des prisons de la coalition, d’Abou Ghraib, des batailles urbaines. De cette organisation est sorti Daech. En 2014, le groupe a pris Mossoul non parce que l’islamisme sunnite était soudain apparu ex nihilo, mais parce que l’État post-2003 était faible, confessionnel, et que une partie des Sunnites voyait les milices chiites et Bagdad comme une menace plus immédiate que les djihadistes.
Pendant ce temps, l’autre islamisme (chiite, structuré, souvent lié à l’Iran) s’installait au pouvoir. Partis Dawa, Badr, courant sadrite, milices. La fatwa de Sistani en 2014 a légitimé le Hashd al-Shaabi. Ces forces ont combattu Daech. Elles ont aussi construit un appareil parallèle : checkpoints, prisons, économie de prédation, ministères, veto politique.
L’Occident a détruit un régime qui réprimait les islamistes pour laisser place à un système où l’islam politique armé siège dans l’État.
Le danger aujourd’hui : deux islamismes, une même captation de la violence
Le djihadisme sunnite n’est plus territorial, il reste existentiel en germe.
Daech en Irak est réduit à quelques centaines d’hommes, des cellules dans l’Anbar, les monts Hamrin, Kirkouk, Diyala. Les attaques sont rares.
Ce n’est plus un État. C’est une organisation qui attend les failles : prisons saturées, transferts de détenus depuis la Syrie, retrait américain, chaos régional. L’histoire de 2011-2014 rappelle qu’un groupe « vaincu » peut renaître dès que l’État se délite. Les Frères musulmans, moins visibles, reconstruisent une influence dans les mosquées, le waqf sunnite et certaines alliances parlementaires. Ce n’est pas Daech. C’est un islamisme politique qui prépare le terrain.
L’islamisme chiite armé est le danger structurant.
C’est lui qui tient une part du monopole de la violence. Les PMF comptent des centaines de milliers d’hommes, un budget public, des relais parlementaires. Le Cadre de coordination, qui a imposé Ali al-Zaidi en 2026, agrège des partis liés à ces milices. Certaines factions acceptent, sous pression américaine, de parler désarmement ou intégration. D’autres (Kataib
Hezbollah, Harakat al-Nujaba) refusent et ont déjà utilisé le territoire irakien pour frapper des intérêts américains, saoudiens ou israéliens. Un groupe qui tire des drones depuis l’Irak au nom de « l’axe de la résistance » n’est pas une simple force de sécurité intérieure. C’est un acteur idéologique transnational implanté dans un État.
Le danger n’est donc pas seulement le retour du califat. Il est triple :
- La reconstitution djihadiste dès que la pression militaire baisse.
- L’État dans l’État chiite, capable d’entraîner l’Irak dans une guerre régionale sans vote du Parlement.
- La normalisation politique de l’islamisme, sunnite comme chiite, qui transforme mosquées, milices et listes électorales en leviers durables.
Pourquoi l’intervention occidentale a aggravé, et non contenu, ce danger
Washington et Londres ont cru pouvoir importer des institutions tout en détruisant celles qui existaient. Ils ont sous-estimé le poids du religieux une fois le couvercle baasiste levé. Ils ont traité les chiites comme un bloc « libéré » et les sunnites comme un résidu à écarter. Ils ont ensuite dû s’appuyer sur les milices chiites pour combattre Daech, c’est-à-dire renforcer ceux-là mêmes qui refusent aujourd’hui le monopole des armes de l’État.
Le résultat n’est pas un Irak laïc ou simplement « imparfaitement démocratique ». C’est un pays où l’islamisme a deux visages : l’un clandestin et terroriste, l’autre officiel, budgétivore et armé. Le premier fait les unes quand il pose une bombe. Le second façonne la politique tous les jours.
En septembre 2026, Bagdad affiche une échéance de désarmement des milices. Même si une partie des armes change de statut juridique, l’idéologie, les réseaux et la tutelle iranienne ne disparaîtront pas par décret. L’invasion de 2003 a coûté des centaines de milliers de vies. Elle a aussi démontré qu’on ne déracine pas l’islamisme en pulvérisant un État. On lui offre souvent, au contraire, le chaos dont il a besoin pour s’imposer.