En juillet 2025, Élie Sultan devenait le visage d’une affaire d’agression antisémite en Italie. Un an plus tard, le même homme se retrouve au cœur d’une nouvelle affaire aux Deux-Alpes. Cette fois encore, une vidéo devient virale et provoque une réaction immédiate du gouvernement. Une répétition qui mérite d’être examinée — sans minimiser les propos enregistrés, mais sans transformer non plus quelques secondes de vidéo en vérité judiciaire définitive.

Aux Deux-Alpes, une séquence particulièrement choquante

L’affaire commence par une courte vidéo enregistrée dans une buvette de la station des Deux-Alpes, en Isère.

Face à Élie Sultan, une commerçante tient des propos visant explicitement les Juifs. On l’entend notamment déclarer :

« La communauté juive, vous êtes trop nombreux », avant d’ajouter que cela « excède les gens ».

Ces propos existent. Ils sont enregistrés et leur caractère antisémite a été publiquement dénoncé.

Mais une distinction essentielle doit être faite : nous disposons d’une séquence vidéo, pas nécessairement de l’intégralité de l’échange qui l’a précédée.

À ce stade, les informations publiques disponibles ne permettent donc pas d’affirmer précisément comment la discussion a commencé, ce qui a été dit avant le déclenchement de l’enregistrement ou quelles interactions ont précédé les propos filmés.

Cela n’excuse évidemment pas les paroles enregistrées. Un éventuel différend préalable ne ferait pas disparaître leur contenu.

Mais lorsqu’une vidéo devient une affaire nationale, connaître le contexte complet fait précisément partie du travail d’enquête.

Et le parquet lui-même appelle implicitement à cette prudence.

La commerçante a été auditionnée par les gendarmes. Selon les informations communiquées par le parquet de Grenoble, elle a reconnu avoir prononcé les propos, tout en donnant des explications sur le contexte dans lequel ils avaient été tenus.

Des témoins doivent encore être entendus et, au soir du 15 août, aucune décision n’avait été prise à l’issue de son audition.

La mairie des Deux-Alpes a elle-même rappelé que les « circonstances précises » des faits restaient à établir.

L’enquête a été ouverte pour provocation publique à la haine ou à la violence en raison de l’origine ou de la religion.

Autrement dit : les paroles enregistrées sont connues. Le contexte complet, lui, fait encore l’objet d’investigations.

Une vidéo qui explose sur X

La séquence n’est pas devenue virale spontanément.

Elle a notamment été diffusée par le compte X « Jugé Coupable », sous l’habillage « Balance ton antisémite ».

En quelques heures, la vidéo connaît une diffusion considérable : elle dépassait 870 000 vues samedi soir, selon le HuffPost.

Ce compte se présente lui-même comme un acteur de la lutte contre la cybercriminalité et la haine en ligne. Son activité consiste notamment à identifier publiquement des internautes auxquels il reproche certains propos, en publiant dans certains cas leur identité ou leur activité professionnelle et en interpellant des associations ou organismes.

Cette méthode soulève nécessairement une question : où s’arrête le signalement d’un comportement potentiellement illicite et où commence la mise au pilori numérique ?

Le compte « Jugé Coupable » a d’ailleurs déjà été au centre d’une procédure judiciaire concernant certaines de ses publications.

Une décision du tribunal judiciaire de Paris du 21 janvier 2026 relate ainsi une procédure engagée après des publications du compte visant le dirigeant d’une librairie parisienne. Les demandeurs soutenaient que les publications portaient atteinte à leur honneur et à leur réputation et demandaient leur suppression.

Cette procédure ne permet toutefois pas d’affirmer que « Jugé Coupable » a été condamné pénalement pour doxing. Nous ne l’écrirons donc pas.

En revanche, il est parfaitement documenté que ce compte pratique régulièrement l’identification publique de personnes qu’il entend « signaler ».

Laurent Nuñez et Aurore Bergé interviennent

La viralité numérique devient ensuite une affaire politique.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez annonce publiquement :

« Dès que la vidéo a été portée à ma connaissance, la gendarmerie nationale a ouvert une enquête en lien avec le parquet. »

Il ajoute que la personne concernée devra répondre de ses propos.

La ministre chargée de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, intervient également.

Elle demande à la préfète de l’Isère d’effectuer immédiatement un signalement au procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du Code de procédure pénale et annonce l’audition de la commerçante.

En quelques heures, nous sommes donc passés d’une altercation dans une buvette de montagne à une vidéo virale, une enquête judiciaire et l’intervention de deux membres du gouvernement.

Et c’est là qu’un détail devient particulièrement intéressant.

Le nom d’Élie Sultan était déjà apparu, presque exactement un an auparavant, dans une affaire remarquablement similaire par sa mécanique médiatique.

Juillet 2025 : Élie Sultan agressé en Italie

Retour au 27 juillet 2025.

Élie Sultan, Français de confession juive âgé de 52 ans, voyage en Italie avec son fils de six ans.

Tous deux portent une kippa.

Dans l’aire d’autoroute Villoresi Ovest de Lainate, sur l’A8, à une vingtaine de kilomètres de Milan, une altercation éclate.

Sultan filme une partie de la scène avec son téléphone.

Sur les images, plusieurs personnes l’interpellent. Des expressions telles que « assassins » et « rentrez chez vous » sont rapportées par la presse italienne.

Sultan affirme ensuite qu’une seconde altercation s’est produite à proximité des toilettes.

Selon son récit initial, plusieurs personnes lui auraient demandé de supprimer son enregistrement. Devant son refus, elles l’auraient fait tomber puis frappé à coups de pied et de poing devant son fils.

La presse italienne s’empare immédiatement de l’affaire.

La justice également.

Le parquet de Milan ouvre une enquête pour coups aggravés par la haine raciale.

Un détail apparaît cependant rapidement : Sultan ne présente alors aucun certificat médical, ce qui ne permet initialement pas au parquet de retenir l’infraction de lésions corporelles à son encontre.

Puis l’histoire se complique

Dans les jours suivants, les enquêteurs identifient plusieurs personnes présentes dans l’Autogrill.

Et leur version est différente.

Une famille d’origine palestinienne présente sur place dépose à son tour plainte.

Selon cette version rapportée notamment par le Corriere della Sera, Sultan aurait remarqué des pendentifs représentant la Palestine et aurait lui-même qualifié certaines personnes de « terroristes ».

Surtout, deux hommes affirment avoir été physiquement frappés par Sultan.

L’un évoque un coup de poing, l’autre un coup de tête.

Cette fois, il existe également un élément médical : l’un des protagonistes obtient un certificat faisant état de sept jours de pronostic.

Ce ne sont évidemment encore que des accusations.

Mais elles ont une conséquence judiciaire très concrète.

Élie Sultan devient lui-même mis en cause

Début août 2025, le parquet de Milan ouvre finalement deux dossiers.

Quatre personnes se retrouvent sous enquête.

Trois personnes appartenant à l’autre groupe sont soupçonnées de coups aggravés par la haine raciale.

Mais le quatrième nom est celui d’Élie Sultan lui-même.

Selon le Corriere della Sera et Il Giorno, il fait l’objet d’une enquête pour lésions aggravées par la haine raciale à la suite de la plainte déposée contre lui.

C’est un point essentiel.

Cela ne signifie absolument pas qu’Élie Sultan a été reconnu coupable.

En droit italien comme en droit français, être indagato — personne faisant l’objet d’investigations — ne constitue pas une condamnation et ne renverse pas la présomption d’innocence.

Mais cela change profondément la lecture de l’affaire initiale.

L’histoire présentée au départ comme celle d’un touriste juif agressé en raison de sa kippa était devenue judiciairement une altercation faisant l’objet de deux volets d’enquête et impliquant quatre personnes mises en cause.

Un an plus tard, le même nom réapparaît

Et c’est précisément ce qui rend l’affaire des Deux-Alpes singulière.

À environ un an d’intervalle, le même homme se retrouve au centre de deux affaires comportant des accusations d’antisémitisme, dans deux pays différents.

Dans les deux cas, une vidéo joue un rôle déterminant.

Dans les deux cas, l’affaire devient virale.

Dans les deux cas, Élie Sultan devient publiquement le visage de l’affaire.

Cela prouve-t-il que quelque chose aurait été organisé ?

Non.

Cela prouve-t-il que les propos antisémites enregistrés aux Deux-Alpes seraient faux ?

Évidemment pas : certains sont enregistrés et la commerçante a reconnu les avoir prononcés.

Cela prouve-t-il que Sultan aurait provoqué cette commerçante ?

Non plus. Nous n’en savons rien à ce stade.

Et précisément : c’est cette distinction entre ce que nous savons et ce que nous ignorons qui doit guider l’information.

Une coïncidence n’est pas une preuve — mais elle autorise les questions

Il serait irresponsable d’affirmer, sans preuve, qu’Élie Sultan aurait provoqué ces incidents ou organisé leur médiatisation.

Mais il serait tout aussi étrange, pour un média, de découvrir cette précédente affaire et de décider de ne pas en parler.

Car l’histoire italienne apporte une leçon particulièrement utile.

En juillet 2025, quelques dizaines de secondes de vidéo avaient permis de construire très rapidement un récit public.

Quelques jours d’enquête avaient ensuite révélé une situation sensiblement plus complexe, au point que celui qui avait initialement dénoncé l’agression était lui-même devenu l’une des quatre personnes faisant l’objet de l’enquête.

Un an plus tard, une nouvelle vidéo de quelques secondes produit à nouveau un emballement médiatique et politique.

Les paroles enregistrées doivent être examinées et, si la justice considère qu’elles constituent une infraction, sanctionnées.

Mais une vidéo virale n’est pas un dossier judiciaire.

Un compte X n’est pas un tribunal.

Et une réaction ministérielle ne remplace pas une enquête contradictoire.

La question n’est donc pas d’affirmer qu’Élie Sultan ment.

La question est beaucoup plus simple :

comment expliquer que le même homme se retrouve, à environ un an d’intervalle, au centre de deux affaires d’antisémitisme devenues massivement virales — et avons-nous, cette fois, l’intégralité de l’histoire ?

Peut-être s’agit-il simplement d’une extraordinaire malchance.

Mais l’affaire italienne nous enseigne au moins une chose :

avant de tirer des conclusions définitives d’une vidéo virale, attendons de connaître ce qui s’est passé avant, pendant… et après.