MAINTIEN DE L’ORDRE · DÉCRYPTAGE

Les 6 et 8 octobre, des policiers de la BRAV-M ont fait face aux lycéens parisiens avec des boucliers crachant des flashs verts et blancs. Le ministère de l’Intérieur parle d’une « expérimentation ». Journalistes, observateurs et élus posent, eux, une question simple : comment documenter ce qui se passe quand la lumière vous saute au visage ?

Par MooN · SystemDEAL · 12 octobre 2026

Mardi 6 octobre, place de la Nation, à Paris. Les lycéens ont défilé contre le manque de moyens de l’école : 56 000 à Paris, 250 000 dans toute la France selon les chiffres officiels. À l’issue du cortège, les projectiles et les feux d’artifice volent, les grenades lacrymogènes répondent, la place disparaît dans un nuage blanc. Rien de très neuf dans ce théâtre-là.

Sauf que, sur certains boucliers, quelque chose a changé : une bande lumineuse qui envoie des flashs verts ou blancs à un rythme que l’AFP décrit comme intense. Le but ? Éblouir pour tenir à distance. L’effet collatéral, lui, a déjà ses détracteurs : ceux qui filment.

Une « expérimentation » ministérielle

Interrogé par l’AFP, le ministère de l’Intérieur ne nie rien. Il confirme mener une expérimentation de dispositifs d’éblouissement, présentée comme la recherche de nouveaux moyens de force intermédiaire dans la gradation de la réponse en maintien de l’ordre. Une réflexion engagée, assure-t-il, depuis 2023.

Concrètement, quatorze ceintures lumineuses, blanches et vertes, ont été conçues pour se fixer sur les boucliers -antiémeute habituels, puis distribuées à la gendarmerie nationale, à la direction générale de la police nationale et à la préfecture de police. Des prototypes, réalisés après des échanges avec des industriels. Le vert, précise le ministère, serait plus efficace de jour. Quelles unités en sont dotées ? Combien cela coûte-t-il ? Le ministère ne le détaille pas.

Sur le terrain, une source policière explique l’usage à l’AFP. Ces boucliers sont déployés quand des incidents éclatent, après sommations, face à un bloc de manifestants qui lancent des projectiles. La lumière brouille la vision au point que plus rien ne se distingue : de quoi, selon elle, disperser efficacement. À Paris, c’est la BRAV-M qui en était équipée mardi et jeudi. L’objectif affiché : gêner les manifestants et les empêcher de viser policiers et gendarmes.

Le Supernova de SAPL : une piste sérieuse

Les images ne donnent ni marque, ni modèle, mais un candidat se détache : le Supernova de SAPL, un bouclier de maintien de l’ordre de conception française, fabriqué à La Ferté-en-Ouche, dans l’Orne. SAPL, propriété du groupe italien Chiappa depuis novembre 2024, le décline en deux formats premium à coque en polycarbonate (un grand de 4,3 kilos, un petit de 2,75 kilos). Les deux intègrent un système d’éblouissement : deux têtes d’éclairage de 14 000 lumens chacune, soit jusqu’à 28 000 lumens cumulés, en mode fixe ou stroboscopique. Portée annoncée par le fabricant : 10 mètres de jour, 20 mètres de nuit, dans un cône de 37 degrés (la fiche du petit modèle évoque par ailleurs 5 à 15 mètres, les deux chiffres ne concordent pas). Pas exactement la lampe de poche de papy.

Les fiches produit, publiées en septembre 2025, indiquent que la CRS 8 a adopté ce bouclier, et celle du grand modèle ajoute qu’il serait utilisé depuis deux ans par la prison de haute sécurité de Condé-sur-Sarthe. Ces éléments émanent du seul fabricant et n’ont pas été vérifiés de façon indépendante. SAPL présente l’éblouissement comme un moyen de désorienter un assaillant sans recourir à la force létale.

Reste un point que rien ne tranche : est-ce bien ce matériel qui équipait la BRAV-M ? Le ministère, lui, parle de prototypes et de quatorze ceintures blanches et vertes à fixer sur les boucliers habituels, alors que le Supernova est un bouclier à lumière intégrée, décrit en éclairage blanc. Le rapprochement est plausible, pas démontré. Et un lumen mesure la lumière émise, pas l’éblouissement ressenti à quelques mètres du faisceau.

Une idée vieille de vingt ans

Le principe n’a rien d’une invention de 2026. Un brevet américain accordé en avril 2002 décrit déjà un bouclier anti-émeute intégrant un réseau de LED très puissantes, pour surprendre la personne ciblée et la pousser à détourner le regard. Un autre brevet imagine un objet à LED, version bouclier, portative ou embarquée, censé provoquer désorientation et aveuglement temporaire. Et des fabricants vendent aujourd’hui des lampes stroboscopiques à fixer sur des boucliers antiémeute.

Ce qui change, c’est le terrain d’application : un mouvement lycéen, où les interpellations concernent, selon le ministère de l’Intérieur, principalement des mineurs. Plus de 6 600 depuis que la mobilisation a pris de l’ampleur, dont 488 mardi.

Sans risque, vraiment ?

Le ministère assure que la lumière provient de LED et qu’elle n’est pas dangereuse pour l’être humain. La Ligue des droits de l’Homme n’est pas d’accord. Sa présidente, Nathalie Tehio, demande le retrait du dispositif et alerte sur ses effets sur la santé, notamment pour les personnes épileptiques. Ses observateurs, sur le terrain, décrivent de jour un mal de tête immédiat, même si l’on distingue encore les choses de loin. Le soir, c’est autre chose : on ne voit plus rien.

Les lumières clignotantes font partie des déclencheurs connus des crises chez les personnes épileptiques photosensibles. Dans les éléments rapportés par l’AFP, le ministère ne communique ni la fréquence des flashs ni d’évaluation sanitaire indépendante. Et la lumière ne trie pas : observateurs, journalistes et simples passants se retrouvent aussi dans le faisceau.

Filmer : le vrai sujet

En France, filmer les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions, dans l’espace public, n’est pas interdit. La LDH rappelle d’ailleurs que l’observation indépendante est protégée par le droit international. Or, selon ses observateurs, les images tournées le soir face à ces boucliers ne montrent plus que de la lumière.

Reporters sans frontières s’inquiète que ces boucliers empêchent les journalistes de produire des images exploitables, et rappelle que l’ordre ne saurait se maintenir au mépris du droit d’informer. L’eurodéputée LFI Manon Aubry y voit une grave entrave à la liberté d’information, un dispositif conçu, selon elle, pour empêcher journalistes et citoyens de filmer.

La réponse de la source policière tient en une phrase :

« Ne pas vouloir d’images, ce serait nous desservir. »

Admettons. Nul besoin de prêter une intention au dispositif pour que le problème existe. Un outil peut avoir un objectif officiel (disperser un groupe qui lance des projectiles) et un effet secondaire majeur : rendre la captation de la scène bien plus difficile. D’autant que la lumière est tournée vers l’extérieur : ceux qui tiennent le bouclier restent derrière. Essayez donc de filmer proprement une intervention quand le faisceau vous arrive en pleine figure.

Pourquoi les images comptent

Ce n’est pas un débat de photographes. Depuis le 21 septembre, des lycéens de toute la France manifestent pour réclamer plus d’enseignants, des classes moins chargées et des établissements décents. Amnesty International dénonce une réponse policière disproportionnée, et fonde en partie son alerte sur des images et des témoignages largement relayés.
L’ONU se dit inquiète.
À Lens, un jeune de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade le 5 octobre, rapporte Sud Radio, qui note que la police des polices a été saisie pour la dixième fois depuis le début de la mobilisation.

Dans ce contexte, ce qui se filme conditionne ce qui pourra être contrôlé ensuite.

CE QUE L’ON SAIT, CE QUI RESTE À ÉTABLIR

Établi

  • Des boucliers à flashs verts et blancs ont été vus à Paris les 6 et 8 octobre, aux mains de la BRAV-M (source policière).
  • Le ministère confirme une expérimentation : 14 ceintures lumineuses distribuées à la gendarmerie, à la DGPN et à la préfecture de police.
  • Il affirme que la lumière LED n’est pas dangereuse.
  • RSF, la LDH et des élus dénoncent une entrave à l’information et des risques sanitaires.

À établir

  • Le modèle exact déployé à Paris : le Supernova de SAPL est une piste, pas une confirmation.
  • La puissance réelle, la fréquence des flashs et la distance d’efficacité du matériel déployé.
  • Le coût de l’expérimentation et la liste des unités concernées.
  • L’existence d’une évaluation sanitaire indépendante et d’un cadre d’emploi publié.

Voir, ou ne pas voir

La question n’est donc pas de savoir si la police a le droit d’utiliser de la lumière. Elle est : jusqu’où peut-on multiplier les moyens de contrainte sans multiplier les angles morts ? Dans une démocratie, maintenir l’ordre est une chose. Pouvoir regarder comment il est maintenu en est une autre.

Le « pays des Lumières » n’est plus, et ces milliers de lumens ne rendront aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Par SystemDEAL / MooN

SOURCES

Note de transparence : le modèle de bouclier déployé à Paris n’a pas été confirmé par le ministère. Les caractéristiques techniques du Supernova sont celles annoncées par le fabricant, retenues comme piste et non comme identification.