Raphaël Glucksmann, candidat du PS qui voulait le voir mourir

Le 11 octobre 2026, Raphaël Glucksmann a remporté dès le premier tour la primaire dite « sociale-démocrate » avec 66 % des voix. Le Parti socialiste, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste lui ont confié leur ticket pour 2027. Une victoire nette, presque trop nette. Et surtout, une victoire qui résume à elle seule les paradoxes d’un homme qui prétend incarner la gauche tout en incarnant presque tout ce que cette gauche a longtemps combattu.

Une primaire ouverte… à tout le monde sauf aux militants

Le scrutin était ouvert, payant (15 euros, 10 au tarif social) et 100 % en ligne. Près de la moitié des inscrits n’étaient pas adhérents des partis organisateurs. Glucksmann a ramassé l’essentiel de ses 79 600 voix chez ces non-militants. Les adhérents du PS, eux, ont majoritairement voté pour Faure, Royal ou Guedj. La base traditionnelle a dit non. Les électeurs extérieurs – centre-gauche, anciens macronistes, éventuellement quelques votants stratégiques de droite – ont dit oui. Résultat : un candidat désigné par un corps électoral qui n’est ni purement socialiste, ni purement de gauche. LFI, bien sûr, a boycotté. Ses électeurs n’ont pas payé 15 euros pour faire gagner celui qui a fait de la rupture avec Mélenchon son principal argument de campagne.

Une cyberattaque pour accompagner le sacre

Dès l’ouverture de la plateforme de vote, le vendredi 9 octobre à 8 heures, le scrutin a été la cible d’une attaque informatique par saturation. Des robots ont généré un afflux massif et fictif de connexions, ralentissant fortement l’accès et empêchant une partie des électeurs de voter normalement. Seulement 20 000 personnes avaient réussi à s’exprimer le vendredi soir sur les 140 000 inscrits. Les organisateurs ont dénoncé une attaque « organisée » et « scandaleuse », déposé plainte, saisi l’ANSSI et les autorités de l’État. Le vote a dû être prolongé jusqu’au dimanche 18 heures. L’intégrité des suffrages, selon eux, n’a pas été compromise. L’homme qui préside (ou a présidé) la commission européenne sur les ingérences étrangères a donc été sacré dans un scrutin lui-même perturbé par une cyberattaque. Le symbole est presque trop parfait.

L’homme qui voulait la mort du PS en devient le champion

En 2016-2017, le même Glucksmann multipliait les formules assassines : « Je pense que le PS doit mourir », « aucune de mes connaissances qui réussit quelque chose n’est prête à prendre sa carte », « le parti socialiste était mort depuis longtemps ». Ces extraits, compilés et ressortis le soir de sa victoire, n’ont pas empêché les socialistes de lui rouler le tapis rouge. L’homme qui appelait à l’implosion est aujourd’hui le produit de la machine à investiture qu’il méprisait. Ironie cruelle, ou simple pragmatisme d’un appareil en décomposition ?

Un droit-de-l’hommisme à géométrie variable

L’élite qui se sent mieux à New York qu’en Picardie

En Octobre 2018, dans l’émission 28 Minutes sur Arte, Glucksmann déclare : « Je fais partie de l’élite française. Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, culturellement, que lorsque je me rends en Picardie. » La phrase, assumée dans la même séquence, résume le décalage. Se présenter comme le recours d’une gauche qui veut reconquérir les classes populaires tout en revendiquant une appartenance à l’élite cosmopolite relève du tour de force rhétorique. Ou du mépris à peine dissimulé.

Conseiller de Saakachvili, mari de la ministre de la Police

On n’oubliera pas non plus le chapitre géorgien. Conseiller spécial de Mikheïl Saakachvili, Glucksmann a vécu de l’intérieur un régime dont le bilan en matière de droits humains reste lourd : répression de manifestations, abus policiers, scandale des tortures en prison qui a largement contribué à la chute de 2012. À la même période, il était marié à Eka Zguladze, première vice-ministre puis ministre de l’Intérieur par intérim. Celle qui dirigeait la police pendant que les opposants étaient maltraités. Le couple a eu un enfant. Aujourd’hui, Glucksmann qualifie Poutine de « fasciste » avec une conviction qui force le respect. Le contraste avec son silence relatif sur les méthodes de son ancien mentor et de son ex-épouse reste, lui, parfaitement audible.

De la revue atlantiste à la « société ouverte »

Dans les années 2000, aux côtés de son père André, il contribuait à Le Meilleur des Mondes, organe du Cercle de l’Oratoire. Une revue qui défendait les guerres en Irak et en Afghanistan, combattait l’antiaméricanisme, assimilait volontiers antisionisme et antisémitisme, et regardait l’Iran avec hostilité. La même filiation intellectuelle qui revendique aujourd’hui la « société ouverte ». Cohérent, en un sens. Mais difficile à faire passer pour de la gauche sociale-démocrate traditionnelle.

Président de la commission anti-ingérence… dans une primaire ouverte

Glucksmann a présidé la commission spéciale du Parlement européen sur les ingérences étrangères. Pourtant, le dispositif de sa propre primaire – ouvert, payant, en ligne, accessible depuis l’étranger – créait précisément les conditions d’une participation extérieure massive. Il dénonce l’ingérence quand elle vient de Moscou. Il l’organise, ou du moins l’accepte, quand elle sert son investiture. Et pendant que le vote se déroulait, la plateforme elle-même subissait une cyberattaque.

Une victoire sans foule… et sous la farine

Le soir du résultat, la célébration s’est tenue dans un bar de Belleville. Une centaine de personnes. Pas de marée humaine. Pas d’enthousiasme populaire. Juste le score d’un homme porté par un électorat composite, rejeté par une partie significative de la gauche radicale, et parfaitement à l’aise dans les salons de la société ouverte.
Et pour couronner le tout, en sortant du bar pour monter dans un taxi, Glucksmann s’est fait enfariner. Un individu lui a vidé un paquet de farine sur la tête en lui lançant : « Tu feras 2 % et pas un de plus. » Le sacre s’est achevé sous un nuage blanc. Symbole parfait d’une victoire qui ne convainc guère au-delà de son cercle.