En plein jugement de Serguiï Kuznietsov, ex-commandant de l’armée ukrainienne, accusé d’avoir participé au sabotage du gazoduc en 2022, le récit médiatique a déjà changé de camp, en nous dépeignant ce dernier tel un « James Bond ukrainien ».

Pardon ?? Il est quand même très cocasse, pour ne pas dire insultant, de croire que nous avions déjà oublié !

En septembre 2022, les explosions sur les gazoducs Nord Stream ont été présentées, sur la quasi-totalité des plateaux français et européens, comme l’œuvre évidente et presque exclusive de la Russie. Des intervenants se succédaient pour expliquer, souvent sans preuves solides, que Moscou sabotait sa propre infrastructure afin de faire chanter l’Europe ou d’envoyer un message. On nous a traités de complotistes, de pro-Kremlin ou de pro-russes dès qu’on avançait une autre piste, notamment celle d’une équipe ukrainienne opérant depuis un yacht. On nous a censurés ou fortement limités sur les plateformes, YouTube en particulier, où des analyses évoquant cette hypothèse ont été déclassées ou supprimées. Trois ans plus tard, Serguiï Kuznietsov est jugé en Allemagne pour crime de guerre. Les enquêtes allemandes, appuyées par des révélations du Wall Street Journal et d’autres sources, ont documenté une opération partie d’Ukraine, avec location du yacht Andromeda, faux passeports et plongeurs. Le ton a changé : on parle désormais d’opération audacieuse, de coup de maître asymétrique à faible coût, parfois même de « James Bond ukrainien ». Le gazoduc qui alimentait une partie de l’Europe a été détruit. Les conséquences, elles, continuent de nous coûter bonbon.

Les insultes qu’on a laissées passer

Des intervenantes ukrainiennes présentes sur les plateaux français, telles que l’imbuvable Oxana Melnychuk, ont qualifié le pays de « France de Pétain ». Sur C ce soir en mai 2022, elle a déclaré se retrouver dans « la France du maréchal Pétain » et a confirmé y voir une France de « collabos ». Plus tard sur LCI, elle a traité les Français de « lâches ». On nous a insultés de collabos, en référence explicite au maréchal Pétain et à la Collaboration. On nous a traités de lâches. Ces propos ont été diffusés sans véritable contradiction de fond. On nous a insultés, et la réaction dominante a été de laisser passer, au nom de la solidarité avec un pays en guerre. Dans le même temps, la France fournissait déjà une aide militaire, financière et humanitaire significative, et subissait les premières conséquences économiques de la crise énergétique. D’autres voix, comme Alla Poedie, ont multiplié les comparaisons outrancières sur les plateaux. Le contraste entre la dureté de certains discours et la retenue des réponses a marqué une partie de l’opinion.

La disqualification et la censure

Pendant des mois, évoquer la corruption structurelle en Ukraine, les origines de certains bataillons comme Azov (symboles, fondateurs) ou encore l’implication ukrainienne dans Nord Stream valait immédiatement le qualificatif de « complotiste ». On nous a traités de complotistes pro-Kremlin pour des points qui ont ensuite été documentés par des enquêtes judiciaires allemandes. On nous a censurés ou marginalisés sur les réseaux et les plateformes quand on sortait du récit dominant.

Le contexte qu’il fallait effacer

L’Euromaidan de 2013-2014 a renversé Viktor Ianoukovytch. Les fondations de George Soros (Open Society / International Renaissance Foundation) ont soutenu depuis longtemps la société civile, les ONG et les acteurs pro-européens en Ukraine ; Soros a lui-même déclaré en 2014 que sa fondation avait joué un rôle important dans les événements en cours. On nous a demandé d’oublier ou de minimiser ces ingérences occidentales assumées. La conversation interceptée de Victoria Nuland (« Fuck the EU ») a montré une implication diplomatique américaine active dans la composition du gouvernement post-Maïdan, avec des préférences affichées pour certains ministres. Joe Biden, alors vice-président, a publiquement revendiqué en 2018 avoir obtenu le limogeage du procureur général Viktor Chokine, qui enquêtait notamment sur Burisma, l’entreprise gazière où son fils Hunter siégeait au conseil d’administration et touchait une rémunération importante. On nous a traités de complotistes quand on évoquait ces faits documentés. Les accords de Minsk (2014-2015) n’ont jamais été pleinement appliqués. Angela Merkel a déclaré en 2022 qu’ils avaient servi à donner du temps à l’Ukraine pour se renforcer militairement. François Hollande a confirmé cette lecture : l’armée ukrainienne de 2022 était bien différente de celle de 2014 grâce à ce délai. Présenter février 2022 comme un point de départ absolu revient à demander d’effacer ce qui s’est produit avant, y compris les victimes civiles des deux côtés dans le Donbass entre 2014 et 2022.

Le slogan

« Slava Ukraini » (Gloire à l’Ukraine), souvent suivi de « Heroiam slava », a été officialisé en avril 1941 par la faction de Stepan Bandera de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B), accompagné d’un salut du bras levé, dans un contexte de collaboration initiale avec l’Allemagne nazie. Il est devenu un cri patriotique largement repris depuis Maïdan et surtout depuis 2022. Des responsables français, dont Gabriel Attal, l’ont prononcé à la tribune de l’Assemblée nationale en 2024 et à plusieurs reprises sur les réseaux. À Kiev, l’avenue de Moscou (Moskovskyi prospekt) a été renommée avenue Stepan Bandera en 2016 dans le cadre des lois de décommunisation. On nous a traités de complotistes ou de relais de la propagande russe quand on rappelait ces éléments. Ce qui était discutable ou contestable en 2022 est devenu plus difficile à évoquer sans être immédiatement disqualifié.

Le décalage avec l’opinion

Les sondages français montraient dès mars 2022 un soutien déjà réservé aux livraisons d’armes. Ce soutien a reculé de façon significative. Une part croissante de l’opinion préfère le dialogue avec Moscou, des garanties de sécurité ou une aide moins ouverte à un engagement sans limite. On nous a présenté un consensus quasi unanime là où les données montraient déjà des réticences importantes, qui se sont amplifiées avec la durée du conflit, les coûts énergétiques et les scandales de corruption. Les critiques ont été plus facilement qualifiées de marginales que confrontées aux chiffres. Ce décalage entre le récit officiel et l’opinion réelle a été minimisé pendant des années.

Le dialogue interrompu

Emmanuel Macron a largement interrompu les échanges directs avec Vladimir Poutine jusqu’en juillet 2025, les conversations au plus haut niveau ont cessé. Elles ont repris plus tard, dans un contexte où les États-Unis négocient directement avec Moscou. On a longtemps refusé le dialogue au nom de soi-disant principes, avant de le rouvrir quand d’autres ont décidé de le faire. L’Europe, qui a supporté une large part des coûts énergétiques et financiers, se retrouve à suivre une évolution dont elle n’a aucune maîtrise.

Et maintenant

En octobre 2026, les États-Unis ont conclu un accord énergétique avec la Russie, permettant notamment des importations de diesel sous conditions. Au même moment, Kash Patel a ironisé sur les réseaux avec un « From Russia, with Love… » (soit-disant uniquement en réponse à un article qui stipulait qu’il se trouvait en Russie, information démentie par le F.B.I). Pendant que Washington traite directement avec Moscou, l’Europe continue de supporter une large part des coûts.

On nous a insultés de collabos.

On nous a traités de complotistes.

On nous a censurés.

Tout cela nous coûte encore bonbon.

Cet hiver, quand le Français ouvrira sa facture de chauffage, la fameuse phrase de Victoria Nuland — « Fuck the EU » — résonnera encore et pour longtemps.

 

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