Dans une interview diffusée fin juin 2026 sur la chaîne Legend, animée par Guillaume Pley, l’ancien directeur du Mossad Yossi Cohen (2006-2021) revient longuement sur l’opération des bippeurs explosifs de septembre 2024. Devant un interlocuteur visiblement complaisant, il déroule sans entrave le récit triomphaliste habituel des services secrets israéliens : une opération géniale, ultra-ciblée, qui aurait frappé exclusivement des membres du Hezbollah. Face aux questions sur les victimes civiles, Cohen minimise, relativise et finit par affirmer, en substance, que « chacun qui a eu un bipère dépend du Hezbollah » et « n’est pas un civil ». Cette séquence, particulièrement choquante, illustre à la perfection la mécanique de la propagande israélienne : nier ou minimiser les souffrances civiles pour préserver l’image d’une armée et de services « moraux » et « précis ».
L’interview complaisante : un espace de propagande sans contradiction
L’émission Legend offre à Cohen une tribune confortable. Pendant plus d’une heure et demie, l’ancien patron du Mossad retrace son parcours, vante les « succès » du renseignement israélien et détaille l’opération des bippeurs. Quand le sujet des victimes est abordé, Pley ne pousse pas vraiment les contradictions. Cohen peut ainsi affirmer sans réel contre-feu que la mission a fait « 42 morts, 3-500 blessés », en insistant sur le fait que « la plupart étaient des membres du Hezbollah ». Devant l’évocation possible de « dommages un peu collatéraux », il répond en substance que ceux qui possédaient ces appareils étaient des membres du Hezbollah et non des civils, et que l’opération était « très ciblée », « très personnelle », « très précise » en maintenant le cap sur la version d’une frappe chirurgicale.
Ce discours n’est pas une improvisation. Il s’inscrit dans la ligne officielle israélienne qui présente l’opération comme un chef-d’œuvre d’ingénierie et de renseignement, sans jamais affronter frontalement le coût humain réel.
La réalité documentée que Cohen préfère ignorer
Les faits, eux, sont têtus. Le 17 septembre 2024, des milliers de bippeurs piégés explosent simultanément au Liban. Selon le ministère libanais de la Santé, au moins 12 personnes sont tuées ce jour-là, dont deux enfants (une fillette de 9 ans et un garçon de 11 ans). Près de 2 800 personnes sont blessées, souvent très gravement. Le lendemain, les explosions de talkies-walkies font des dizaines de morts supplémentaires. Le bilan global atteint environ 42 morts, dont plus de 12 civils selon les autorités libanaises, et entre 3 500 et 4 000 blessés.
Parmi les victimes : des enfants tués, des soignants (au moins deux travailleurs de santé tués dans la première vague), des proches, des passants dans des lieux publics, des employés d’institutions… Des rapports médicaux décrivent des mutilations caractéristiques : mains et doigts arrachés, yeux détruits (plusieurs centaines de cas de cécité partielle ou totale), blessures faciales et crâniennes graves. Des enfants figurent parmi les patients des urgences.
« Que des membres du Hezbollah » : le déni face aux corps d’enfants
Quand Cohen affirme que « chacun qui a eu un bipeur est un membre du Hezbollah et n’est pas un civil », il nie la réalité la plus élémentaire. Des enfants ont été tués ou grièvement blessés. Des soignants ont été touchés dans l’exercice de leurs fonctions. Des explosions ont eu lieu dans des domiciles, des rues et des hôpitaux.
Cette rhétorique du « ciblage parfait » est un classique de la propagande israélienne. Elle permet de présenter toute victime civile comme une exception marginale, un « dommage collatéral » regrettable mais inévitable – ou, mieux encore, de la nier purement et simplement. Cohen ne fait ici que reprendre et amplifier ce narratif devant un public français, sans que l’interviewer ne lui oppose les bilans officiels ou les rapports d’ONG.
L’ancien directeur du Mossad va jusqu’à évoquer le caractère « très personnel » et « très précis » de l’opération, comme si le fait de piéger des appareils du quotidien et de les faire exploser simultanément dans tout un pays garantissait une absence totale de victimes civiles. La réalité des enfants morts et des milliers de personnes mutilées dément brutalement ce récit.
Une propagande rodée face à des souffrances permanentes
L’interview de Legend n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large : vendre l’opération des bipeurs comme un triomphe technologique et moral, tout en effaçant ou minimisant les vies civiles brisées. Des survivants portent encore aujourd’hui les séquelles physiques et psychologiques de ces explosions : amputations, cécité, traumatismes durables. Des familles portent le deuil d’enfants tués par des appareils censés viser exclusivement des « terroristes ».
En déroulant sa propagande sans contradiction sérieuse sur Legend, Yossi Cohen ne fait pas que défendre une opération passée. Il contribue à normaliser le déni des souffrances civiles et à entretenir le mythe d’une force israélienne infaillible et éthique. Ce discours, confortable pour certains publics, heurte de plein fouet la réalité des corps d’enfants, des soignants blessés et des vies brisées.
L’opération des bippeurs restera dans l’histoire comme un exploit technique pour le Mossad. Mais l’interview de Cohen sur Legend en révèle aussi le versant le plus sombre : la capacité à regarder des enfants mourir et à affirmer, sans ciller, que « chacun qui a eu un bipeur est un membre du Hezbollah ».
Sources :
- Interview complète de Yossi Cohen sur Legend Media animée par Guillaume Pley (YouTube, fin juin 2026) et extraits/transcriptions diffusés sur Facebook, Instagram et X.
- Ministère libanais de la Santé – déclarations du ministre Firas Abiad (septembre 2024), reprises par BBC, Al Jazeera, Reuters et Anadolu Agency.
- Human Rights Watch, « Lebanon: Exploding Pagers Harmed Hezbollah, Civilians » (18 septembre 2024).
- Amnesty International, communiqué appelant à une enquête internationale (septembre 2024).
- Rapports et témoignages médicaux (New Lines Magazine, hôpitaux libanais, PBS).