En France, le système de santé est à bout de souffle. Les urgences débordent, des patients attendent parfois plus de douze heures sur des brancards, les déserts médicaux laissent des millions de Français sans médecin traitant à moins d’une heure de route. Les délais pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste dépassent souvent six mois, voire un an pour certaines pathologies. Des médicaments essentiels contre le cancer ou les maladies chroniques sont régulièrement en rupture de stock, et les dernières années ont vu les remboursements se réduire drastiquement pour de nombreux traitements.
Imaginez Madame Dupont, 68 ans, atteinte d’un cancer colorectal avancé. Après des mois d’attente pour ses séances de chimiothérapie, elle endure des douleurs insupportables que les antalgiques disponibles n’apaisent plus. Son médecin lui parle d’un nouveau traitement prometteur, mais il faut attendre huit mois pour un rendez-vous. Épuisée, isolée, elle finit par demander l’aide à mourir. Dans un système qui fonctionne, on lui aurait proposé un accompagnement digne. Aujourd’hui, on lui propose surtout une sortie rapide.
C’est dans ce contexte de déliquescence des soins que le Sénat doit examiner le 8 juillet prochain une proposition de loi sur l’aide à mourir.Le texte prévoit un délai de réflexion ridiculement court, seulement deux jours après l’accord du médecin. Deux jours. Pour une décision irréversible qui met fin à une vie.
Prenons le cas de Monsieur Moreau, 54 ans, en phase terminale d’une sclérose latérale amyotrophique. La maladie progresse vite, il perd progressivement son autonomie. Après une nuit particulièrement difficile où la douleur l’a empêché de dormir, il formule sa demande dans un moment de profond désespoir. Deux jours plus tard, il pourrait déjà recevoir la substance létale. A-t-il vraiment eu le temps de peser sa décision, d’en parler à ses proches, de voir si une amélioration de sa prise en charge palliative était possible ? Dans un système de santé défaillant, ce délai minimal transforme une demande d’aide en simple case à cocher.
Autre disposition problématique : les médecins qui encadrent ces actes bénéficient d’une protection quasi-absolue. Une fois la procédure administrative validée, ils ne peuvent quasiment plus être poursuivis, même en cas de doute sérieux sur le consentement réel du patient.
Imaginez le docteur Leclerc, confronté à une famille pressante autour d’une tante âgée dont l’héritage pose problème. La procédure est respectée sur le papier, le médecin suit le protocole. Mais un malaise persiste. Avec l’immunité prévue, sa responsabilité pénale est largement neutralisée. Le serment d’Hippocrate, « d’abord ne pas nuire », se retrouve relégué derrière une logique administrative.Enfin, le texte ne rend obligatoire ni l’avis d’un psychiatre, ni celui d’un juge. C’est particulièrement grave pour les personnes vulnérables.
Madame Leclerc, 82 ans, sous tutelle après un AVC, vit dans une maison de retraite. Ses enfants, confrontés à des difficultés financières, lui rendent visite plus souvent depuis quelques mois et évoquent régulièrement « combien tout ça coûte cher ». Sans évaluation psychiatrique obligatoire, sans contrôle judiciaire indépendant, qui va réellement s’assurer que sa demande d’aide à mourir n’est pas influencée par la fatigue, la dépression ou des pressions familiales ?Au lieu de renforcer les soins palliatifs, l’accès aux traitements et l’accompagnement humain, l’État semble choisir la voie la plus économique : organiser médicalement la sortie de ceux dont la prise en charge coûte cher et dont la vie paraît trop lourde à porter pour le système.
Est-ce que l’État ne désire pas, au fond, faire des économies en matière de santé, voire se débarrasser des personnes les plus faibles, les plus fragiles et les plus coûteuses ? C’est un petit peu ce que souhaitaient faire les nazis avec leur programme Aktion T4, qui visait à éliminer les « bouches inutiles ».
Le parallèle est volontairement brutal, parce que la question l’est aussi : dans un pays qui ne sait plus soigner dignement ses malades, légaliser la mort administrée n’est-il pas la solution de facilité pour un système à l’agonie ?