Depuis le 10 juillet 2019, un parent français n’a plus le droit de donner une fessée. L’autorité parentale « s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». Le coup de main éducatif est sorti du droit. Précisons-le d’emblée : dénoncer l’interdiction de la fessée ne revient pas à prôner la violence sur les enfants. Les enfants battus existent, et c’est un drame. Mais l’interdiction pure et simple restait une mesure radicale et relativement dénuée de sens : elle n’a jamais empêché les cinglés de frapper leurs enfants, et elle a surtout criminalisé un geste éducatif jusqu’alors toléré. Sept ans plus tard, devant des lycées, des adolescents perdent une main, un œil, des dents, ou sortent avec la mâchoire fracturée. Le ministre de l’Intérieur a dit qu’il n’y avait aucune consigne de retenue. Le décalage n’est plus une formule. C’est le régime normal d’un pays qui taxe comme peu d’autres et qui, face à ses mineurs, sort l’armement intermédiaire.

Une école qui ferme quand il fait chaud, quand il fait froid…

Le mouvement parti fin septembre ne sort pas de nulle part. Il porte sur les absences non remplacées, les classes chargées, Parcoursup, et des bâtiments qui ne tiennent ni l’hiver ni la canicule. En juin, plus de 1 300 écoles et collèges ont fermé pour chaleur ; des salles dépassent les 35 °C. En novembre, à La Flèche, une fuite a renvoyé 500 lycéens chez eux faute de chauffage. Environ 7 % des surfaces d’enseignement sont climatisées, contre 64 % des bureaux. La moitié des lycées date d’avant 1970. Dix pour cent du parc est en vétusté importante ; des enquêtes de terrain montent plus haut. La France y consacre près de 200 milliards d’euros, 6,7 % du PIB, dans un pays à 43,5 % de prélèvements obligatoires, deuxième de l’OCDE. L’argent existe. Il n’arrive pas jusqu’à la salle de classe.

Ce que l’on fait à des mineurs

Le bilan de ces jours-ci n’est pas un malentendu. À Lens, un élève de 15 ans a perdu une main et une partie de l’avant-bras après l’explosion d’une grenade de désencerclement. Le parquet n’a pas tranché s’il l’avait ramassée ou reçue, mais cela ne change pas grand chose au final, ce jeune à perdu sa main! Plusieurs lycéens ont perdu un œil ; des lésions « compatibles avec un tir de LBD ». Ailleurs, une mâchoire fracturée par un tir de lance-grenades, deux fractures au visage après une charge etc… Plus de 5 000 gardes à vue, environ 87 % de mineurs. Des enquêtes de l’IGPN sont ouvertes.

Même Bauer, même Benalla dénoncent, c’est dire !

Alain Bauer n’est pas un tendre du cortège. Conseiller pour la sécurité de Nicolas Sarkozy, de l’Intérieur à l’Élysée, celui que la presse appelait son Monsieur Sécurité, il a accompagné l’auteur du « nettoyer au Kärcher », lancé en 2005 à La Courneuve. Sous Valls, plus de fonction : l’ami de trente ans, parrain de son fils, que le ministre appelait parfois pour un avis. Et c’est lui qui répète, depuis 2019 et encore lundi sur BFMTV, que la grenade de désencerclement « devrait être interdite », que l’incapacité des ministres successifs à s’en débarrasser est un drame, et que les autres polices d’Europe ne sont pas plus cons que la nôtre. Une vraie grenade, à effet de souffle et à plots, unique dans cet usage. Les GLI-F4 au TNT sont parties après les gilets jaunes ; les successeures (GM2L) sont restées.

Alexandre Benalla, condamné définitivement pour avoir tabassé des manifestants le 1er mai 2018 tout en étant déguisé en policier, écrit le même jour que Nuñez a « totalement perdu le contrôle », qu’il doit démissionner, et qu’on ne se comporte pas comme ça avec des enfants. Quand les deux profils les plus difficiles à soupçonner de mansuétude disent que la ligne est franchie, le débat ne porte plus sur un réflexe d’opposition. Il porte sur une doctrine — aucune retenue, tout l’armement intermédiaire — qui dépasse même le seuil de ceux qui ont pratiqué ou conseillé la manière forte.

Ce n’est pas la première colère

Sous Sarkozy déjà, les cortèges n’ont pas manqué, et plusieurs ont été d’une tout autre ampleur. Le CPE en 2006, les universités en 2009, la bataille des retraites de 2010 et ses journées à plus d’un million de personnes, les raffineries bloquées, les lycées occupés. En 2005, ce n’étaient pas des manifs : c’étaient les émeutes d’après Zyed et Bouna, dans le sillage du Kärcher. Les grenades et les LBD ne datent pas de Nuñez. Les premières mutilations non plus. Bauer le dit lui-même : on n’est pas allé au bout après Malik Oussekine, ni après les gilets jaunes. La différence, ici, est l’âge et le lieu. Des mineurs, devant leurs établissements, dans un pays qui a cru bon d’interdire la fessée.

La guerre des générations

Il y a aussi cette fracture. Certains de ceux qui ont connu 68, la retraite à 60 ans et le pavetar encore accessible, regardent aujourd’hui les lycéens et parlent de fainéantise. Les mêmes qui ont profité d’un rapport de force plus favorable accusent ceux qui le subissent d’en demander trop. En face, une partie de la jeunesse leur renvoie qu’ils ont été de bons moutons, qu’ils n’ont « pas ouvert leur gueule » quand il le fallait, et qu’ils n’ont pas à donner de leçons de courage. Comme si refuser d’être exploité toute sa vie était devenu une tare, et comme si la docilité d’hier devait servir de modèle à ceux qui, aujourd’hui, en paient le prix.

L’inhumanisme politique

Une partie du commentaire ne s’indigne pas. Elle se réjouit. « Cheh », « il n’avait rien à faire là », « retournez bosser », sous la main arrachée ou l’œil perdu. Même dans l’hypothèse où le lycéen de Lens aurait ramassé la grenade, rien ne justifie la satisfaction. Un mineur qui perd un membre n’est pas une anecdote. Être devant son lycée, même dans un attroupement illégal, ne vaut pas consentement à la mutilation. Le « retournez bosser » peut critiquer un mouvement (venant souvent d’ailleurs de ceux que nous appelions les vieux cons lorsque nous même étions jeunes). Collé à une amputation, il ne critique plus rien et ne fait que de ressortir ce qu’il y a de plus abject chez l’homme.

Brûler une porte ne rénove pas les autres

Vingt-quatre établissements ont été incendiés ou saccagés. De l’argent en moins pour les travaux, ne faisant pas disparaître les toits qui fuient, les chauffages en panne, les salles intenables en juin, même s’il est vrai, malheureusement, que l’on ne connaît actuellement toujours aucun autre moyen concret, à proposer à nos jeunes, pour réussir à se faire entendre. Opposer un lycée attaqué à la vétusté du parc, c’est confondre deux problèmes pour n’en traiter aucun. 

Le cumul des colères

Il y a aussi le poids des années. Depuis 2017, sous Macron, les mécontentements se sont empilés : gilets jaunes, retraites, réforme du travail, hôpital, école, et maintenant les lycées. Les réponses des gouvernements successifs ont presque toujours privilégié le maintien de l’ordre sur le traitement des causes. À cela s’ajoute une génération Z qui se laisse nettement moins dicter sa conduite. Moins docile que celles qui l’ont précédée, elle refuse davantage le rapport de force hérité et le rôle de mouton qu’on voudrait lui assigner. À force de cumuler les colères sans les résoudre, face à une jeunesse moins encline à baisser la tête, le pays donne l’impression d’avancer à grands pas vers une insurrection. Ce n’est plus une succession d’épisodes isolés. C’est une accumulation qui change d’échelle.

Un seuil, pas une découverte

Personne ne confond une charge de « maintien de l’ordre » avec un régime à parti unique. Mais un État qui autorise, assume et refuse de questionner des armes capables d’arracher la main d’un adolescent de 15 ans, tout en prohibant la fessée parentale, n’a plus grand-chose à envier, sur ce point précis, aux pratiques qu’il qualifie ailleurs d’inacceptables ou de régime autoritaire. Le système ne manque pas d’argent. Il ne découvre pas non plus la rue : il l’a déjà gérée, sous d’autres majorités, avec les mêmes engins. Il manque d’un critère simple, que même des Bauer et autre Benalla formulent à voix haute : on ne traite pas une grenade de désencerclement comme un outil ordinaire devant des mineurs, et on ne se réjouit pas d’un membre perdu.