Cette «trend» est largement portée par un courant politique déjà constitué, qui réagit à un basculement d’opinion en se rangeant du côté de la force.

Des éléments de langage plus qu’une vague spontanée 

Depuis quelques jours, la formule « Je ne suis pas juif. Je suis français (ou chrétien, ou laïque) et je suis sioniste » circule sur X avec une uniformité frappante. Présentée comme une tendance organique, elle ressemble davantage à des éléments de langage repris et adaptés par un milieu précis. En français, ces posts sont largement portés par des comptes déjà politisés, appartenant à des espaces de droite républicaine ou proches du RN ou encore de Reconquête, marqués par une critique constante de l’islamisme et une opposition à la gauche. Loin d’être représentative d’une opinion large, la «tendance» reflète surtout la diffusion d’un positionnement déjà établi.

La plupart des comptes qui reprennent la formule « Je ne suis pas juif mais… » affichent soit un drapeau israélien en photo de profil, soit un soutien inconditionnel et répété à Israël. Cette uniformité visuelle et discursive interroge sur l’authenticité de l’identité déclarée : s’agit-il vraiment de non-juifs découvrant soudainement le sionisme, ou plutôt de comptes déjà engagés dans un positionnement pro-israélien qui adoptent une rhétorique de légitimation ?

À l’origine, cette posture vient plutôt des courants américains et anglo-saxons du sionisme chrétien, un mouvement principalement évangélique qui lie soutien à Israël et interprétation biblique. En France, elle a été largement reprise et adaptée par des milieux politiques qui n’ont, à l’origine, que peu à voir avec cette théologie.

Une réaction à un basculement de l’opinion

Cette circulation intervient dans un contexte où l’opinion publique mondiale, et une partie croissante de l’opinion occidentale, juge qu’Israël a dépassé les bornes dans sa conduite de la guerre à Gaza. Face à cette érosion du soutien, la formule fonctionne comme un contre-narratif défensif : elle permet d’afficher un soutien assumé tout en donnant l’apparence d’une mobilisation spontanée de non-juifs. Sous cette déclaration aux allures de solidarité ; c’est une réponse politique structurée à une perte d’adhésion.

Laïcité et christianisme instrumentalisés  

Dans ces comptes, la laïcité est mobilisée de façon sélective, principalement pour cibler l’islam. Quant à l’identité chrétienne, lorsqu’elle est revendiquée, elle apparaît rarement accompagnée d’une pratique religieuse visible. Ces références fonctionnent davantage comme des outils de légitimation d’un positionnement politique que comme des convictions autonomes. Le soutien à Israël s’inscrit dans ce cadre : il sert de marqueur dans les débats français (sécurité, ordre, critique du gauchisme) plus qu’il ne constitue une position isolée.

Se ranger du côté de la force ? 

Ce courant n’a rien de radical. Il correspond à un glissement observable depuis plusieurs années, compatible avec des politiques déjà menées par une partie du pouvoir. Soutenir Israël, dans le contexte actuel, revient souvent à se positionner du côté de l’acteur militairement et institutionnellement le plus fort, précisément au moment où une partie de l’opinion mondiale estime que cette force a été utilisée de manière excessive.

Contrairement aux mouvements populaires qui se plaçce historiquement du côté « du plus faible », ce geste assume un alignement avec la puissance existante. L’ironie est que beaucoup de ceux qui participent à cette tendance dénoncent ailleurs les « moutons » qui suivraient un narratif dominant, tout en diffusant eux-mêmes des éléments de langage déjà portés par des réseaux institutionnels et dominants.

Conclusion  

La formule n’est pas unanime et ne représente pas l’ensemble des non-juifs. Elle est le fait d’un courant politique précis, qui transforme un positionnement en apparence de tendance. Le reconnaître permet de ne pas prendre pour une évidence spontanée ce qui relève, dans une large mesure, d’éléments de langage au service d’un alignement politique. Il est d’ailleurs actuellement bien plus difficile et inconfortable de déclarer l’opposé — être juif et non sioniste — car ceux qui le font se heurtent à de vives critiques et à des doxings virulents. Cette asymétrie dit beaucoup sur le rapport de force réel qui sous-tend la « tendance ».