En 2011, l’Occident voulait officiellement protéger Benghazi et empêcher les forces de Mouammar Kadhafi d’écraser l’insurrection. Pour y parvenir, plusieurs puissances occidentales et leurs alliés régionaux ont fait un pari lourd de conséquences : soutenir militairement une rébellion dont la composition était beaucoup plus hétérogène que l’image présentée à l’opinion publique.
Kadhafi est tombé. Mais avec lui s’est effondrée une grande partie de l’autorité de l’État libyen. Dans les années suivantes, le pays est devenu un territoire de milices, un immense réservoir d’armes et finalement une terre d’implantation pour des organisations djihadistes, jusqu’à Daech. Une partie des armes et des combattants libérés par le conflit a également irrigué les crises du Sahel.
Il serait historiquement faux de prétendre que « les rebelles libyens sont devenus Daech ». Beaucoup étaient des nationalistes, des militaires ayant fait défection ou de simples opposants à la dictature. Certains combattiront eux-mêmes les djihadistes. Mais l’histoire est suffisamment préoccupante sans avoir besoin de la caricaturer : les puissances intervenues en Libye ont soutenu une opposition comprenant également des islamistes et des hommes issus de la mouvance djihadiste, tandis que la disparition de l’État central a permis à des milliers d’armes d’échapper à tout contrôle.
Des armes occidentales pour renverser Kadhafi
La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en mars 2011, autorisait « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils. L’OTAN imposa une zone d’exclusion aérienne avant de mener une campagne massive contre l’appareil militaire du régime.
Mais certains pays allèrent plus loin. Human Rights Watch a établi que la France, le Qatar et les Émirats arabes unis avaient fourni des armes ou une assistance militaire aux combattants de l’opposition. La France reconnut elle-même avoir parachuté des armes dans les montagnes de Nafusa.
Le problème n’était pas seulement la quantité d’armes distribuées. Il était aussi de savoir à qui elles étaient remises.
La rébellion libyenne n’a jamais constitué une armée idéologiquement homogène. Elle rassemblait des militaires ayant déserté, des tribus hostiles au régime, des nationalistes, des libéraux, mais également des islamistes et d’anciens djihadistes.
Le parcours d’Abdelhakim Belhadj illustre parfaitement cette zone grise. Belhadj avait été l’un des dirigeants du Groupe islamique combattant libyen (GICL), une organisation opposée à Kadhafi dont certains membres avaient combattu en Afghanistan et évolué dans l’environnement du djihadisme international. Après la prise de Tripoli, il devient l’un des principaux responsables militaires de la capitale.
Cela ne signifie pas que Belhadj ou l’ensemble du GICL appartenaient alors à Al-Qaïda. Une partie du mouvement avait entrepris une révision idéologique. Mais le paradoxe demeure : certains hommes provenant de milieux que les puissances occidentales surveillaient ou combattaient depuis le 11-Septembre se retrouvaient désormais objectivement dans le même camp militaire que l’OTAN face à Kadhafi.
La chute du régime va ensuite multiplier le problème à une échelle autrement plus importante. Pendant quatre décennies, la Libye avait accumulé d’immenses stocks de fusils d’assaut, mitrailleuses, lance-roquettes, explosifs, munitions et missiles antiaériens. Lorsque les institutions s’effondrent, de nombreux dépôts militaires sont abandonnés ou pillés.
Quelques mois seulement après le début de la guerre, des organisations internationales alertent sur l’incapacité des nouvelles autorités à sécuriser ces arsenaux. Les armes commencent alors à circuler bien au-delà de la Libye.
Du chaos libyen au Sahel
Après la chute de Kadhafi, des combattants touaregs ayant servi en Libye retournent vers le Sahel, certains avec des armes et une expérience militaire considérable. En janvier 2012 éclate une nouvelle rébellion dans le nord du Mali. Les indépendantistes touaregs du MNLA sont bientôt dépassés par des organisations islamistes et djihadistes : AQMI, Ansar Dine et le MUJAO s’imposent sur une partie du territoire.
La crise malienne n’est évidemment pas née en Libye. Les rébellions touarègues sont beaucoup plus anciennes et Al-Qaïda au Maghreb islamique existait déjà. Mais la chute du régime libyen a constitué un puissant accélérateur. Des combattants sont revenus, les arsenaux se sont dispersés et une immense zone saharienne s’est retrouvée davantage militarisée.
Le paradoxe apparaît alors au grand jour. En 2011, la France participe activement à la destruction de l’appareil militaire de Kadhafi. En janvier 2013, elle lance l’opération Serval au Mali
pour arrêter la progression de groupes djihadistes dans une région dont la déstabilisation a été aggravée par les conséquences de la guerre libyenne.
Le retour de flamme ne se limite pourtant pas au Sahel. À partir de 2014, Daech profite directement du chaos libyen. L’organisation s’implante notamment à Derna puis à Syrte, ville natale de Kadhafi. Des combattants étrangers arrivent, des camps sont installés et des exécutions sont mises en scène. En février 2015, l’organisation diffuse notamment l’assassinat de 21 chrétiens coptes égyptiens sur une plage libyenne.
Quelques années seulement après l’intervention destinée à stabiliser le pays, la Libye abrite ainsi l’un des principaux bastions territoriaux de l’État islamique en dehors de la Syrie et de l’Irak. Les États-Unis doivent intervenir à nouveau. En 2016, l’aviation américaine effectue des centaines de frappes contre Daech autour de Syrte pour soutenir les forces libyennes qui tentent de reprendre la ville.
Cinq ans après avoir bombardé les forces de Kadhafi, Washington bombardait donc une organisation djihadiste ayant profité du vide laissé par la disparition de son régime.
Un autre événement avait déjà symbolisé ce retournement. Le 11 septembre 2012, le complexe diplomatique américain de Benghazi est attaqué. L’ambassadeur Christopher Stevens et trois autres Américains sont tués. Les circonstances et responsabilités précises ont fait l’objet de longues enquêtes et d’intenses controverses politiques aux États-Unis. Mais l’image reste terrible : Benghazi, la ville que l’intervention occidentale était venue protéger en 2011, devient un an plus tard le théâtre de l’assassinat d’un ambassadeur américain dans un environnement dominé par les groupes armés.
L’ennemi de notre ennemi n’est pas nécessairement notre ami
C’est probablement la principale leçon de l’intervention libyenne. Pour vaincre rapidement Kadhafi, les puissances occidentales et leurs alliés ont raisonné à court terme. Tout groupe suffisamment efficace contre le régime représentait un avantage militaire. Son projet politique pour l’après-Kadhafi devenait secondaire.
Or une fois l’ennemi commun éliminé, les alliances de circonstance disparaissent. Le nationaliste poursuit son projet politique. Le chef de milice veut conserver ses armes et son territoire. L’islamiste cherche à peser sur les institutions. Le djihadiste poursuit sa guerre. Et l’État censé arbitrer entre eux vient précisément de s’effondrer.
Il faut toutefois résister à une simplification tentante. Tous les rebelles libyens ne sont pas devenus terroristes. Beaucoup n’ont jamais été islamistes. Certains ont ensuite combattu Daech et d’autres organisations radicales. Les djihadistes ont eux-mêmes assassiné des policiers, des militaires, des militants et des responsables issus de la révolution.
De même, affirmer que « l’OTAN a créé Daech » serait historiquement faux. L’État islamique est issu principalement des guerres irakienne et syrienne. Rien ne démontre davantage que les puissances occidentales aient volontairement armé Daech en Libye.
La responsabilité qui peut être documentée est différente et suffisamment grave : des puissances étrangères ont contribué militairement à renverser un régime sans parvenir à garantir l’existence d’un État capable de lui succéder. Une opposition extrêmement diverse a été soutenue et armée. Les arsenaux de l’ancien régime ont été pillés. Des armes et des combattants ont circulé. Le Sahel a été davantage déstabilisé. Des organisations liées à Al-Qaïda ont profité du désordre, puis Daech a réussi à établir un véritable bastion sur les côtes méditerranéennes.
L’Occident a finalement dû intervenir une nouvelle fois pour combattre certaines des conséquences sécuritaires apparues après la guerre précédente.
C’est ici que le dossier libyen rejoint directement l’Irak et annonce la Syrie. Les trois guerres sont différentes et leurs acteurs ne doivent pas être confondus. Mais une même question traverse les trois dossiers : que se passe-t-il lorsque, pour éliminer un ennemi immédiat, des puissances étrangères détruisent ou affaiblissent les structures étatiques et soutiennent des forces armées dont elles ne maîtrisent ni l’idéologie, ni les alliances futures, ni les armes ?
L’Irak avait déjà envoyé un avertissement. La Libye aurait dû en envoyer un deuxième. La Syrie constituera le troisième chapitre.
L’ennemi de notre ennemi peut être utile pendant une guerre. Cela n’en fait pas nécessairement notre allié pour celle qui suivra.