L’opération Cyclone est le nom de code du programme clandestin de la CIA destiné à financer, armer et soutenir les moudjahidines afghans opposés au gouvernement communiste de Kaboul, puis à l’armée soviétique après l’invasion de décembre 1979. Lancé sous Jimmy Carter, élargi sous Ronald Reagan, le programme s’étend de 1979 à 1992. Il constitue l’une des plus longues et des plus coûteuses opérations covert de l’histoire de l’Agence.
Sur le temps long, cette manœuvre n’a pas produit de vainqueur. Chaque acteur en a retiré un coût durable.
Le cadre initial
Le 27 avril 1978, le Parti démocratique du peuple d’Afghanistan (PDPA) prend le pouvoir. Les réformes imposées et la répression provoquent une insurrection.
Le 3 juillet 1979, le président Jimmy Carter signe un premier finding présidentiel autorisant une aide non létale d’environ 695 000 dollars : argent, radios, matériel médical et propagande. Ces documents figurent dans le corpus officiel Foreign Relations of the United States, 1977–1980, Volume XII, Afghanistan.
Le 24 décembre 1979, l’Union soviétique intervient militairement. Hafizullah Amin est tué. Babrak Karmal est installé à Kaboul. Le 28 décembre 1979, Carter signe un nouveau finding autorisant une aide létale. Le National Security Archive a publié le compte rendu de la réunion du Special Coordination Committee du 28 décembre 1979, auquel est joint ce finding.
Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale, pousse à faire de l’Afghanistan un enlisement pour Moscou. Dans une interview au Nouvel Observateur en 1998, il déclare que l’aide du 3 juillet 1979 allait, selon lui, induire une intervention militaire soviétique, et qu’après le franchissement de la frontière il a écrit à Carter que Washington avait l’occasion de donner à l’URSS « sa guerre du Vietnam ».
L’architecture de l’opération
Le relais opérationnel principal est l’Inter-Services Intelligence (ISI) du Pakistan, sous le général Muhammad Zia-ul-Haq. Les armes arrivent à Karachi, transitent par le Pakistan et sont réparties entre les partis moudjahidines reconnus par Islamabad. L’ISI oriente l’aide vers les formations islamistes, au premier rang desquelles le Hezb-e Islami de Gulbuddin Hekmatyar.
L’Arabie saoudite s’engage à égaler le financement américain. La Chine et l’Égypte fournissent une partie de l’armement d’origine soviétique.
Le budget américain passe de 20 à 30 millions de dollars par an au début des années 1980 à 630 millions de dollars en 1987. L’aide américaine globale est estimée à environ 3 milliards de dollars. Avec la contribution saoudite et les apports complémentaires, le total du soutien aux moudjahidines est généralement situé entre 6 et 12 milliards de dollars. L’ISI forme plus de 100 000 hommes entre 1978 et 1992.
À partir de 1986, Washington livre des missiles sol-air portables FIM-92 Stinger, au nombre d’environ 2 300. Ces armes abattent des hélicoptères d’attaque soviétiques Mi-24.
Parmi les acteurs américains figurent le représentant Charlie Wilson, l’officier de la CIA Gust Avrakotos et le paramilitaire Michael Vickers. Le Royaume-Uni mène un programme parallèle, notamment en direction d’Ahmad Shah Massoud.
Des dizaines de milliers de volontaires étrangers rejoignent le théâtre afghan. Oussama ben Laden est accueilli en Afghanistan, notamment par Jalaluddin Haqqani. Il organise le Maktab al-Khidamat, structure d’accueil et de financement des combattants arabes.
Ce que chaque partie a perdu
L’Union soviétique. Les dernières troupes quittent l’Afghanistan le 15 février 1989, après les accords de Genève. Moscou a perdu plus de 14 000 soldats tués ou disparus et plus de 50 000 blessés. La guerre a pesé sur les finances, l’armée et la légitimité du régime. L’URSS disparaît en 1991.
L’Afghanistan. Le pays a subi une décennie d’occupation, environ un million de morts selon les estimations courantes, plusieurs millions de réfugiés, la destruction de l’appareil étatique et une guerre civile dès le départ soviétique. En 1996, les Talibans prennent Kaboul. Al-Qaïda s’est structurée dans cet espace. Les attentats du 11 septembre 2001 ont été préparés depuis l’Afghanistan. En 2001, une nouvelle guerre internationale s’ouvre. En août 2021, les Talibans reprennent le pouvoir. Plus de quarante ans après le coup de 1978, le pays n’est pas sorti du cycle de guerre ouvert à cette époque.
Le Pakistan. Islamabad a obtenu un levier sur Kaboul et une aide américaine massive : 3,2 milliards de dollars pour 1981-1987, puis 4,2 milliards pour 1987-1993, hors ventes d’F-16. Il a aussi importé sur son sol des camps, des filières d’armes, des réseaux islamistes armés et des millions de réfugiés. Benazir Bhutto, Première ministre du Pakistan, a dit à George H. W. Bush, à la fin des années 1980 : « Vous êtes en train de créer un Frankenstein. » Après 1989, Washington sanctionne le Pakistan pour son programme nucléaire et rompt le partenariat de guerre. Les réseaux constitués pendant le conflit demeurent un facteur de politique intérieure et régionale.
Les États-Unis. Ils ont obtenu le retrait soviétique sans engager de troupes au sol. Ils ont ensuite réduit leur engagement. En 2001, ils reviennent militairement en Afghanistan. La guerre américaine dure vingt ans. Elle s’achève le 30 août 2021 par l’évacuation de Kaboul et le retour des Talibans.
Le 23 avril 2009, Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, déclare à la CNN : « Les gens que nous combattons aujourd’hui, nous les avons financés il y a vingt ans […] parce que nous étions enfermés dans cette lutte avec l’Union soviétique. […] Travaillons avec l’ISI et l’armée pakistanaise, recrutons ces moudjahidines, faisons venir des gens d’Arabie saoudite et d’ailleurs, en important leur islam wahhabite, afin de battre l’Union soviétique. […] Mais prenons garde à ce que nous semons, parce que nous récolterons. » Elle ajoute que Washington a ensuite quitté le Pakistan, laissé les Stinger et les mines sur place, sanctionné Islamabad et cessé de traiter avec l’armée pakistanaise et l’ISI.
Le modèle de la manœuvre
L’opération repose sur une séquence constante :
- identifier un adversaire principal, l’URSS ;
- armer les forces locales qui le combattent ;
- déléguer la sélection des bénéficiaires à l’ISI, dont les intérêts portent sur l’Inde, Kaboul et le contrôle des réseaux pachtouns ;
- accepter le renforcement de courants islamistes comme instrument contre le communisme ;
- juger l’opération à l’aune du retrait soviétique ;
- réduire l’engagement une fois cet objectif atteint.
En 1998, interrogé sur le soutien aux islamistes, Brzezinski répond : « Qu’est-ce qui compte le plus pour l’histoire du monde ? Les Talibans ou l’effondrement de l’empire soviétique ? Quelques musulmans agités ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »
La suite des événements a fixé le prix de ce calcul. L’URSS s’est effondrée. L’Afghanistan est resté en guerre. Le Pakistan a conservé un instrument qu’il n’a pas désarmé. Les États-Unis ont dû revenir sur le même terrain, puis le quitter à nouveau. Les armes, les filières et les solidarités constituées pour une guerre contre Moscou ont survécu à cette guerre.
En déléguant les armes, en s’en remettant à l’ISI et en partant dès le retrait soviétique, Washington n’a pas clos une guerre : il l’a remise à plus tard, sur le même sol.
Les documents permettant d’établir cette chronologie sont le volume FRUS Afghanistan, 1977–1980, les findings présidentiels de juillet et décembre 1979, le fonds du National Security Archive Afghanistan: The Making of U.S. Policy, 1973–1990, et la salle de lecture FOIA de la CIA. Les récits fondés sur ces archives et sur les acteurs de l’époque sont Ghost Wars de Steve Coll et Charlie Wilson’s War de George Crile.
Le constat de long terme est celui-ci : Cyclone a déplacé le coût de la confrontation Est-Ouest sur un pays tiers, par un intermédiaire dont les objectifs divergeaient, puis a laissé en place les forces armées pour cette confrontation. Quatre décennies plus tard, aucun des protagonistes n’en est sorti indemne.